"Aucun Témoin ne doit survivre - Le génocide au Rwanda

15/04/1999
Rapport

La FIDH et Human Rights Watch ont rendu public,
le 31 mars 1999, un rapport exceptionnel intitulé
"Aucun Témoin ne doit survivre. Le génocide au
Rwanda".

Cette étude du génocide au Rwanda va plus loin que
les scènes d’horreur et examine de manière précise la
façon dont la campagne de massacre a été organisée.
C’est la première étude à produire des documents
émanant du gouvernement auteur du génocide, des
correspondances diplomatiques et des procès-verbaux
juridiques. Elle repose également sur des centaines
d’entretiens individuels. Le rapport montre que le
génocide s’est développé par étapes et met en
évidence le fait que le carnage aurait pu être
interrompu à plusieurs reprises si la communauté
internationale avait été disposée à agir.

Selon ce rapport, au départ, les organisateurs du
génocide constituaient un petit groupe, mais ils ont
frappé si rapidement et si impitoyablement le 6 avril
1994, qu’ils ont donné l’impression d’être une force
très importante. En quelques jours, ils ont pris le
contrôle de la hiérarchie militaire et administrative, et
ils ont gagné le soutien de dirigeants politiques
importants. Ils ont exploité les systèmes militaires,
administratifs et politiques afin d’atteindre la
population partout dans le pays.

Une campagne de propagande menée pendant les
quatre années qui ont précédé le génocide par la
presse écrite, et intensifiée pendant les six derniers
mois par la radio, a fait haïr et craindre la minorité
Tutsi par beaucoup de membres du groupe majoritaire
Hutu. Les organisateurs ont exploité ces sentiments
en offrant de l’argent, des armes à feu, de l’alcool et
de la drogue en récompense aux tueurs. Dans de
nombreux endroits, les administrateurs ont offert aux
meurtriers les terres des victimes, la plus haute
récompense possible dans ce pays surpeuplé qui vit
principalement de l’agriculture.

Les organisateurs, néanmoins, ont rencontré une
opposition considérable à leur programme de
massacre, en particulier dans le centre et le sud du
pays. Afin d’étendre le génocide, ils ont intimé le
silence à certains, en diffusant des attaques
publiques à la radio, ou en formulant des menaces
plus discrètes lors des réunions gouvernementales.
Ce n’est qu’après deux semaines d’une telle pression,
qu’ils ont été en mesure d’étendre le génocide aux
régions qui avaient auparavant refusé de participer au
massacre.

Les organisateurs ont employé des stratégies
différentes pour attaquer les Tutsi, concentrant leurs
efforts pour repérer et pour tuer leurs leaders. Au
début, ils tuaient les personnes dans leurs maisons,
puis, ils ont entamé une politique consistant à
emmener les Tutsi vers les églises, les écoles et des
bâtiments publics pour y être massacrés, nombreux et
rapidement. Dès la fin du premier mois du génocide,
les leaders ont adopté une politique de "pacification,"
ce qui signifiait "tuer d’une manière plus discrète".
Pendant cette période, les Tutsi ont été traqués
partout où ils pouvaient s’être cachés, un processus
qui a été intensifié pendant les dernières semaines,
lorsque les assaillants ont tenté d’éliminer tous les
témoins encore vivants.

Les Tutsi ont souvent résisté aux attaques, et, dans
plusieurs cas, ont réussi à repousser les assaillants
qui les attaquaient dans les églises et sur les
sommets des collines. La résistance Tutsi au Bisesero
est bien connue, mais les Tutsi ont également lutté
afin de sauver leurs vies et celles de leurs familles
dans beaucoup d’autres régions du pays.

Les soldats et les gendarmes des forces armées du
Rwanda ont dirigé les massacres majeurs des Tutsi.
Quoiqu’ils n’aient été habituellement présents qu’en
nombre réduit, leurs armes (les mitrailleuses, les
grenades, et même les mortiers) et leur connaissance
tactique ont été essentielles pour briser la résistance
des Tutsi. Les soldats et gendarmes, ainsi que la
police communale et d’anciens soldats et policiers,
ont incité les citoyens à attaquer les Tutsi. Dans
certains cas, les représentants des "forces de l’ordre"
ont forcé des dissidents, des administrateurs ou bien
des citoyens ordinaires, à se joindre au carnage. Le
rôle des soldats et des gendarmes nationaux indique
l’importance des armes à feu dans les massacres
majeurs ; ce n’est qu’après que les soldats et les
gendarmes eurent utilisé les armes de guerre que les
civils attaquèrent avec des machettes et des gourdins.
Les administrateurs rassemblaient les Tutsi sur les
sites des massacres et appelaient
les assaillants à les attaquer. Ils organisaient des
gardes aux barrières pour empêcher les Tutsi de
s’enfuir, et mettaient en place des groupes pour
traquer ceux qui avaient pris la fuite. Ils appellaient les
gens à "débroussailler", comptant sur le fait qu’ils
tueraient quiconque se trouverait dans ces
broussailles. Les administrateurs décidaient qui
pouvait être considéré comme Hutu, et épargné, et qui
pouvait recevoir l’autorisation de quitter la commune,
et retrouver la sécurité. Ils se chargeaient de se
débarrasser des cadavres et de distribuer les biens
des victimes.

La campagne de massacre fut extrêmement
centralisée. Les ordres émanaient des officiels au
niveau national et étaient transmis au niveau le plus
local de la cellule. Des rapports sur l’exécution des
ordres incluant les minutes des réunions populaires,
étaient renvoyés à la hiérarchie officielle. Le même
langage était tenu dans le pays entier : on parlait du
meurtre des Tutsi comme d’un travail et des armes à
feu ou des machettes comme d’outils. On parlait
d’assurer la sécurité quant il s’agissait d’exterminer
les Tutsi et on justifiait la chasse aux Tutsi par la
recherche des armes.

Les officiels ont souvent omis d’énoncer des faits
essentiels : quant ils rapportaient la capture de Tutsi
par exemple, ils complétaient rarement leur rapport en
notant les massacres. Les tueries étaient tellement
systématiques qu’elles n’étaient même pas
enregistrées.

Vers la fin du génocide, les criminels se sont retournés
les uns contre les autres, se battant pour le pouvoir
politique et les biens laissés par les victimes. Au cours
de ces combats, ce furent les mêmes mensonges et le
même langage qui furent utilisés contre les Tutsi.

Ce rapport met également en lumière le rôle des
divers acteurs internationaux dans le génocide. En plus
des signes de la catastrophe généralement connus par
tous, le rapport ajoute une douzaine d’autres signes
qui furent connus des principaux acteurs à Paris,
Bruxelles, Washington et à l’ONU. Certaines autorités
internationales ont compris l’importance de ces
signaux, mais ne s’en sont que trop peu préoccupé
pour leur répondre de manière efficace. Ainsi, quand
les diplomates belges ont cherché à renforcer le
mandat des forces de maintien de la paix de l’ONU
pour contrer les préparatifs d’une offensive violente,
les Etats-Unis et le Royaume Uni ont rejeté cette
demande. A cette époque, les Etats Unis tenaient une
position très claire allant jusqu’au retrait de la totalité
de la force des Nations Unies sur le terrain, même si
cela devait conduire à des difficultés plus importantes
pour le maintien de la paix.

Le rapport examine la situation militaire au début du
génocide et montre comment une force relativement
minime aurait été suffisante pour arrêter les
massacres. Il explique pourquoi les forces de l’ONU
n’ont pas été appelées pour arrêter les crimes et
examine les positions adoptées par les principaux
acteurs lors des débats sur le retrait des forces
onusiennes. Il illustre en quoi le retrait des soldats a
laissé des milliers de Tutsi face à la mort.
Le rapport examine également les autres mesures qui
auraient pu être prises afin d’arrêter les tueries et
insiste particulièrement sur l’impact qu’a eu, au
Rwanda, la tolérance internationale continue en faveur
du Gouvernement génocidaire. Une série d’acteurs
internationaux a traité le génocide d’effet secondaire
de la guerre entre le Gouvernement rwandais et le FPR
et a cherché à y mettre fin par les voies diplomatiques
usuelles. Espérant se poser en arbitre entre les
belligérants, ils ont cherché à préserver leur
"neutralité" et refusé de condamner le génocide de
crainte de sembler prendre parti. Les acteurs
étrangers ont continué à traiter le gouvernement
génocidaire comme un membre respectable de la
communauté internationale et lui ont même permis de
participer au Conseil de sécurité des Nations unies.

La France a des responsabilités particulières pour
avoir apporté son soutien aux autorités supposées
"légitimes", engagées dans le génocide. Le Président
Mitterrand et les représentants officiels du
Gouvernement français ont reçu les représentants du
Gouvernement intérimaire, alors que ce dernier était
en train de perpétrer les massacres les plus horribles.
Les autorités militaires françaises avaient
apparemment promis d’aider l’armée rwandaise. Les
troupes de l’Opération Turquoise n’ont pas seulement
été déployées pour sauver les vies des Tutsi, mais
aussi pour préserver le territoire et la légitimité du
Gouvernement intérimaire afin de lui permettre de
négocier avec le FPR.

Les Rwandais étaient bien conscients de leur besoin
de soutien politique et financier de la part de la
Communauté internationale, et étaient à l’écoute des
"voix" étrangères. Les leaders, au niveau national, ont
activement cherché à influencer l’opinion
internationale ; et même la population qui se
réunissait dans des comités de sécurité au niveau
local discutait de la meilleure façon de gagner le
soutien des gouvernements étrangers.

Dans un cas, une intervention prompte et directe du
ministre des Affaires étrangères français a permis de
rappeler les soldats et les milices rassemblés pour
s’en prendre aux Tutsi. Dans un autre cas, l’insistance
française pour améliorer l’image du Gouvernement
génocidaire a eu comme conséquence directe des
instructions données par les radios de retirer les
cadavres des routes.
Qu’il y ait eu des pressions internationales et que les
Rwandais y aient répondu souligne la tragédie et
suggère ce qui aurait pu être le résultat d’une position
ferme, unanime et rapide des puissances étrangères.

"Aucun témoin ne doit survivre - Le génocide au Rwanda" Rapport de la FIDH et de Human Rights Watch Ed. Karthala, avril 1999, 931 p. Disponible à la FIDH au prix de 33,50 € (+ 4,50 € de frais de port)

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