Sidiki Kaba : « Les Etats-Unis doivent balayer devant leur porte »

Maître Sidiki Kaba, l’avocat sénégalais qui préside la Fédération internationale des Ligues des droits de l’homme (FIDH) depuis 2001, commente le rapport du département d’État américain.

Jeune Afrique/l’intelligent : Le rapport 2004 du département d’État est-il pour vous un document de référence ?

Sidiki Kaba : C’est un document intéressant. Il épingle un certain nombre de pays et les faits qu’il recense recoupent nos propres informations. Mais nous émettons deux réserves. La première est qu’il reste totalement muet sur la situation des droits de l’homme aux États-Unis. La seconde est qu’il conclut que la lutte engagée par George W. Bush contre le terrorisme a été bénéfique à la démocratie, aux droits de l’homme et aux libertés à travers le monde - ce qui me paraît très discutable.

J.A.I. : Pourquoi ?

S.K. : La lutte contre le terrorisme est légitime, mais elle doit se faire dans le cadre de la légalité et du respect des principes de l’État de droit. Or ce n’est pas le cas. Les images des tortures infligées aux détenus irakiens de la prison d’Abou Ghraib discréditent largement le discours américain. De même que le maintien en détention, hors de tout cadre légal, de 660 prisonniers à Guantánamo (42 nationalités représentées). Les États-Unis violent les principes fondamentaux et les conventions internationales. La lutte contre le terrorisme ne sera efficace que si elle s’attaque aux racines du mal, à savoir la pauvreté, les inégalités et les frustrations dont souffrent les populations du Sud. C’est à cette seule condition qu’un monde plus sûr deviendra possible.

Par ailleurs, quand on rédige un rapport sur les droits de l’homme dans le monde, la moindre des choses est de ne pas s’exclure du tableau. Pour être crédible, il faut d’abord balayer devant sa porte. Le département d’État a raison de dénoncer des pays comme le Soudan, la Birmanie, la Corée du Nord ou la RD Congo, dont le bilan est notoirement désastreux. Mais quand il met en cause les exécutions capitales en Iran ou en Chine, on ne peut que lui rétorquer qu’en 2004, 59 condamnés ont été exécutés aux États-Unis. Les Américains pratiquent chez eux ce qu’ils dénoncent chez les autres. On peut donc s’interroger sur leur autorité morale...

J.A.I. : Deux pays africains sont particulièrement stigmatisés : le Zimbabwe et le Soudan...

S.K. : Sur les faits, rien à dire. Le Zimbabwe est un régime autoritaire qui ne respecte pas les libertés fondamentales. Les opposants sont harcelés, et la minorité blanche est victime de violences orchestrées par le pouvoir. Quant au partage des terres, c’est avant tout un stratagème pour tenter de sauver un régime en crise...

Au Soudan, les crimes, viols et exécutions sommaires imputées aux milices Djandjawids, avec l’appui du gouvernement, sont des faits avérés et, de ce point de vue, la pression diplomatique américaine peut être utile. Mais là aussi, il y a contradiction. Car tout en dénonçant la gravité de ces crimes, les États-Unis rejettent la Cour pénale internationale.

J.A.I. : Pour la première fois, le département d’État prend ses distances avec la lutte contre le « divisionnisme » pratiquée par les autorités rwandaises...

S.K. : Je pense que l’argument du divisionnisme ne pourra plus être invoqué par le président Paul Kagamé pour discréditer toute forme d’opposition en accusant ses adversaires politiques de véhiculer une « idéologie génocidaire ». La Ligue rwandaise pour

les droits de l’homme (Liprodor), qui avait dénoncé cette dérive, a été pratiquement dissoute. Le fait que les États-Unis, en dépit des bonnes relations qu’ils entretiennent avec les autorités de Kigali, fassent publiquement état de leurs réserves ne peut avoir

qu’un impact bénéfique. Je suis sûr que le Rwanda en tiendra compte.

J.A.I. : À la lecture du rapport, on constate que tous les pays africains, ou presque, sont concernés par le phénomène des violences policières...

S.K. : Les nations qui ont une longue tradition de respect des libertés individuelles doivent montrer l’exemple. Or les États-Unis ont fait exactement le contraire. Les révélations sur Guantánamo et sur Abou Ghraib ont décomplexé les États qui pratiquent la torture de manière systématique. Votre question pose aussi le problème de la prévention. La formation des polices africaines doit intégrer un enseignement relatif aux droits élémentaires des individus. Policiers, militaires, gendarmes et douaniers doivent être

sensibilisés aux questions touchant à la dignité humaine. La torture est intolérable, et elle est réprimée par une convention internationale. Il faut lutter contre la culture de l’impunité et saisir la Commission des droits de l’homme des Nations unies pour contraindre les États, quels qu’ils soient, à sanctionner les violations. Car aucun d’eux n’a envie d’être mis au ban de la communauté internationale.

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