Cambodge : du devoir de mémoire à la nécessité de poursuivre le combat judiciaire

17/04/2019
Communiqué
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La FIDH se joint aujourd’hui à l’association des Victimes du Génocide des Khmers Rouges (VGKR) pour commémorer et rendre hommage aux victimes des crimes des Khmers rouges devant la première stèle d’Europe inaugurée en leur honneur au Parc de Choisy à Paris il y a un an. Ce mémorial, pour l’édification duquel la FIDH avait travaillé avec la Mairie de Paris et d’autres associations depuis 2013, représente une mesure de réparation pour les victimes des Khmers rouges vivant depuis des dizaines d’années en exil et contribue au partage nécessaire de cette histoire sombre du Cambodge auprès des jeunes générations.

Contexte historique

En avril 1975, Pol Pot et son équipe de révolutionnaires imposent aux Cambodgiens leur vision du monde fondée sur la collectivisation ultra radicale des moyens de production et la volonté de faire advenir une société agraire sans classe ni religion. Pendant près de quatre ans, ce régime totalitaire fait régner la terreur et installe un régime répressif, qui entraîne la mort d’au moins 1,7 million de personnes par suite de faim, torture, d’exécution et de travail forcé.

Il faudra attendre 2006 pour que soient établies des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC) en charge de juger d’anciens dirigeants khmers rouges. Deux d’entre eux ont été condamnés à la prison à vie pour crimes contre l’humanité, crimes de guerre et génocide. Deux autres affaires sont toujours en cours mais bloquées. Interférences politiques, manque de moyens, un intérêt de la communauté internationale qui s’essouffle... Ces obstacles ne doivent pas empêcher que toute la lumière soit faite sur les crimes du passé et que toutes les responsabilités soient établies. Condition essentielle à la non-répétition des crimes les plus graves et un Etat de droit.

La FIDH mobilisée depuis 14 ans

A la suite d’un plaidoyer pour la création des CETC et l’adoption et la mise en pratique de dispositions favorables aux droits des victimes, la FIDH et des avocats de son Groupe d’action judiciaire (GAJ) ont accompagné, soutenu et représenté 20 parties civiles de la diaspora cambodgienne en France dans la procédure du dossier dit « 002 ». La plupart des parties civiles représentées étaient victimes des crimes liés aux déplacements forcés et ont contribué, dans le cadre d’un premier procès, à la condamnation de Khieu Samphan et Nuon Chea pour crimes contre l’humanité.

Leur témoignage a également permis la condamnation, à l’issue d’un deuxième procès, de ces deux anciens dirigeants khmers rouges pour crimes contre l’humanité et génocide. Un documentaire de la FIDH retrace le combat de ces parties civiles dans le dossier « 002 » devant les CETC et leurs attentes face à ce processus de justice.

Film FIDH « Dossier n°002 : l’histoire d’un verdict » 

Courts témoignages de parties civiles filmés par FIDH « Les parties civiles dans le dossier n°002 témoignent » 

Alors que le dossier « 001 », qui a conduit à la condamnation de « Duch », directeur du tristement célèbre centre de détention et de torture S-21 de Phnom Phen, est clos, et que le dossier « 002 » a mené à deux condamnations, les dossiers « 003 » et « 004 », dont les autorités cambodgiennes n’ont jamais vraiment voulu, sont toujours en cours malgré de nombreux blocages.

Le dossier « 003 » vise Meas Muth, responsable militaire pendant le régime des Khmers rouges, inculpé en particulier de crimes contre l’humanité et génocide ; le dossier « 004 » visait initialement trois personnes, mais seules deux, Ao An et Yim Tith, sont toujours mises en examen en particulier pour crimes contre l’humanité et génocide. Les dossiers « 003 » et « 004 » se caractérisent par leur longueur, les divergences entre les procureurs et juges d’instruction internationaux – poussant pour la poursuite de l’instruction et des inculpations -, et leurs homologues cambodgiens poussant pour la clôture de ces procédures controversées ; ce qui a renforcé les soupçons d’interférences politiques des autorités cambodgiennes, qui avaient accepté la mise en place de cette juridiction mixte à condition qu’elle limite les poursuites aux anciens hauts dirigeants khmers rouges, et ne s’intéresse pas à des officiels de rangs inférieurs, dont certains maintiennent des liens avec le pouvoir actuel de Phnom Penh.

L’intérêt de la communauté internationale pour ces procès s’est également essoufflé, compte tenu, notamment, de l’inculpation des plus hauts dirigeants encore vivants, se traduisant aussi par un manque de soutien financier à ces procédures qui se prolongent.

Au-delà de l’établissement des responsabilités, les procédures devant les CETC ont permis de lever un tabou et d’encourager certaines parties civiles à en parler à leurs enfants et petits enfants, d’engendrer un débat public au Cambodge sur les crimes commis sous le régime des Khmers rouges, y compris les crimes jusque là invisibilisés tels que les crimes sexuels. A travers notamment la retransmission des audiences à la télévision et l’inscription de cette page sombre de l’histoire cambodgienne dans les programmes et manuels scolaires.

Pour cette raison, le travail de justice et le travail de mémoire sur les crimes du passé vont de pair et nécessitent un soutien politique, technique et financier et des efforts au long cours, surtout lorsqu’il s’agit de crimes internationaux touchant l’ensemble de la communauté internationale par leur particulière gravité. Afin de pouvoir reconstruire une société sur des bases saines, l’engagement et l’investissement des Etats concernés et de la communauté internationale pour une justice équitable et ayant du sens pour les victimes est nécessaire sur le long terme.

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