Tribune : « Jamais dans l’histoire de l’Egypte moderne, il n’y a eu autant d’avocats, de militants des droits humains et de syndicalistes arrêtés »

09/12/2020
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COSTAS BALTAS / AFP / POOL

L’Egypte d’Al-Sissi est un facteur régional de déstabilisation sécuritaire soulignent, dans une tribune au « Monde », Alice Mogwe, présidente de la Fédération internationale pour les droits humains, Malik Salemkour, président de la Ligue des droits de l’Homme et Bahey Eldin Hassan, directeur de l’Institut du Caire pour les études des droits de l’Homme.

La visite d’Al-Sissi à Paris intervient alors que la pire répression de l’histoire moderne de l’Egypte s’abat sur ses libertés. La récente arrestation de trois membres de l’Initiative égyptienne pour les droits personnels (Egyptian Initiative for Personal Rights, EIPR), organisation membre de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), et la décision d’inscrire deux défenseurs des droits humains de renom, Mohamed Baqer et Alaa Abdel Fattah, sur la liste des terroristes, ne sont que les derniers chapitres du plan de répression d’Al-Sissi contre son propre peuple.

L’indignation consécutive à l’arrestation des membres de l’EIPR s’est répandue dans le monde comme une traînée de poudre, du secrétaire général des Nations unies à l’actrice américaine Scarlett Johannson, en passant par les autorités françaises et l’administration américaine entrante. Le 3 décembre, nous apprenions que les trois membres de l’EIPR, nos camarades, étaient relâchés après trois semaines d’angoisse. Ils restent poursuivis pour « adhésion à un groupe terroriste », « utilisation d’un compte de réseau social pour diffuser de fausses nouvelles » et « diffusion de fausses nouvelles ».

Deux leçons peuvent être tirées de cette nouvelle : la première, que la pression internationale forte, coordonnée, unifiée, fonctionne. La deuxième, que nous sommes toujours à la merci du général Al-Sissi.

Tortures, exécutions, disparitions
Jamais dans l’histoire de l’Égypte moderne, il n’y a eu autant d’avocats, de militants des droits humains et de syndicalistes arrêtés pour avoir exercé leurs droits fondamentaux, que ce soit l’expression d’une opinion, la participation à une réunion, à une manifestation pacifique ou, tout simplement, l’exercice de leurs métiers d’avocat, de journaliste ou de médecin.

Derrière la destruction d’un tissu social essentiel se profile un État autoritaire, dirigé par une junte militaire qui n’est pas disposée à dialoguer avec ses citoyens. Les exécutions de masse, les disparitions forcées et la torture généralisée sont les seuls outils utilisés par le régime pour interagir avec les Égyptiens.

Le système judiciaire égyptien a été qualifié de « parodie de justice » par les Nations unies. Sans parler des attaques contre les droits des femmes, des personnes LGBTI + [les personnes homosexuelles, bisexuelles, transgenres ou intersexes et tous les autres], de la corruption généralisée et de la militarisation de l’économie. Autant d’entorses aux principes fondamentaux qui fragilisent la stabilité même du pays dans la région.

La répression orchestrée par le général Al-Sissi est largement documentée par les ONG, les journalistes et la société civile dans son ensemble. Tout comme la potentielle complicité des États occidentaux tels que la France, qui vend à l’Égypte du matériel de surveillance qui a pu servir à traquer les opposants, des blindés Sherpa et camions MIDS Renault vus dans les rues du Caire en 2013. Il y a deux ans, nos organisations ont documenté une éventuelle utilisation d’armes françaises dans des violations des droits humains.

Une armée équipée
Très récemment, un rapport parlementaire reconnaissait les risques posés par les contrats d’armements passés avec le régime égyptien, errements dénoncés depuis longtemps par les ONG. Des élus de la majorité se sont aussi émus du sort des prisonniers politiques en Égypte. Les pratiques des gouvernements français successifs face au général égyptien interrogent jusque dans les cercles les plus proches du pouvoir.

Aujourd’hui, la machine répressive du général Al-Sissi continue de fonctionner. Et elle continuera tant que son armée sera équipée. Tant que l’aide économique sera versée et que les « dangereux terroristes » (lire : les défenseurs des droits humains) resteront enfermés.

Si la réponse française s’en tenait à dérouler le tapis rouge à Al-Sissi pour le remercier d’avoir gracieusement libéré trois personnes qui n’auraient jamais dû passer une minute en détention et alors que plus de 60 000 autres continuent de croupir en prison, cela équivaudrait à un feu vert aux autorités égyptiennes qui croiraient que la répression n’a qu’un coût politique très faible.

La France doit se poser en championne des droits. Monsieur Macron, vous devez exiger d’Al-Sissi des gages en échange de cette visite à Paris et, avant tout, la libération des prisonniers de conscience. Vous devez suspendre la coopération économique et militaire tant que la situation des droits humains ne s’améliore pas. Dans le cas contraire, la France aura permis au général Al-Sissi de briller dans les rues de Paris, tandis que les droits humains plongent l’Égypte dans les ténèbres.

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