Lettre ouverte de Dinara Yunus au président François Hollande à l’occasion de la visite officielle du président Ilham Aliyev

27/10/2014
Communiqué
en fr

M. François HOLLANDE
Président de la République
Palais de l’Élysée
55 rue du Fg Saint Honoré
75008 Paris

Sujet : Liberté pour une Chevalière de la Légion d’honneur française.

Monsieur le Président,

Cher Monsieur le Président, lors de votre visite en Azerbaïdjan en mai 2014, vous avez rencontré ma mère, Leyla Yunus, célèbre militante des droits humains et Chevalière de la Légion d’honneur française. Vous avez reconnu le travail réalisé par ma mère en matière de développement des droits humains en Azerbaïdjan, en lui faisant l’immense honneur de la nommer Chevalière de la Légion d’honneur française, et je veux vous en remercier. Malheureusement, cette reconnaissance de son action par la France n’a eu aucun effet sur les autorités azerbaïdjanaises : cet été, ma mère a été arrêtée, inculpée sous des chefs d’accusation absurdes, et incarcérée à la maison d’arrêt n°1 de Bakou.

Ma maman — vous l’avez vue — est une femme menue et fragile. Elle est aujourd’hui exposée à des traitements inhumains dans ce centre de détention où elle se trouve dans l’attente de son procès. Elle est constamment humiliée, insultée et agressée dans sa cellule par une co-détenue qui se trouve être une criminelle endurcie. Pis encore : elle a été violemment battue par un représentant de l’administration pénitentiaire. Il a férocement frappé ma mère à coups de poing et lui a arraché des poignées de cheveux. Ce passage à tabac n’a pas seulement été extrêmement douloureux, il a aussi eu des séquelles : ma mère risque de perdre la vue. Elle a subi deux opérations ophtalmologiques importantes, et a des implants cristalliniens dans les deux yeux.

Cher Monsieur le Président, pouvez-vous imaginer que quelque chose de tel se produise dans une prison de votre pays ? Comment les citoyens français réagiraient-ils si un tel incident — des agents pénitentiaires attaquant une vieille femme diabétique — se produisait dans une prison française ? Comment réagiraient-ils s’ils apprenaient qu’une Chevalière de la Légion d’honneur française subit sans cesse de telles agressions sans que la France intervienne activement pour obtenir sa libération ? Monsieur le Président, ma mère, une femme fragile, est incarcérée sous de fausses accusations et privée de toute protection contre sa violente co-détenue (une récidiviste), contre le personnel pénitentiaire et contre le régime autoritaire d’Ilham Aliev dans son ensemble. La France peut-elle fermer les yeux sur une telle injustice ?

Non seulement ma mère est derrière les barreaux sous des accusations fabriquées de toutes pièces, mais c’est aussi le cas de mon père, Arif Yunus. Ils encourent tous deux une sentence allant de quinze ans de prison à la perpétuité. L’un comme l’autre sont punis pour leurs activités de défenseurs des droits humains. Mes deux parents ont consacré une partie importante de leur vie — les trente dernières années — à la défense des droits de l’homme. Ils ne se sont jamais préoccupés de leur propre sécurité, mais seulement de celle des autres. Ils ont protégé des prisonniers politiques et des prisonniers d’opinion, et sont désormais des prisonniers d’opinion eux-mêmes. Ils avaient déjà été punis en 2012, quand notre maison privée — l’Institut pour la Paix et la Démocratie — a été illégalement démolie à l’occasion du concours de l’Eurovision, pour la seule raison que ma mère et mon père défendaient des citoyens qui avaient été spoliés de leurs droits de propriété. Mes parents ont été privés de la possibilité d’avoir leur fille à leurs côtés depuis de longues années, et forcés à vivre séparément à cause du danger qui pèse sur les défenseurs des droits humains et leurs proches en Azerbaïdjan.

Cher Monsieur le Président, vous organisez aujourd’hui une rencontre entre les présidents de l’Azerbaïdjan et de l’Arménie. Il est indéniable que, au sein du Groupe de Minsk, vous avez consacré de grands efforts à la recherche d’une résolution pacifique du conflit du Karabakh. Il paraît ironique qu’Ilham Aliev, qui se dit favorable à une issue pacifique à ce conflit, maintienne en prison mes parents, qui se sont beaucoup investis pour une telle issue pacifique en lançant un dialogue public sur ce thème. Mes parents ont en effet participé à la création du premier — et seul à ce jour — site Internet permettant aux sociétés arménienne et azerbaïdjanaise d’échanger publiquement leurs points de vue. De tels échanges sont de nature à apporter paix et stabilité à la région.

Monsieur le Président, mes parents ne sont plus jeunes. Ils sont vieux et malades. Mon père a des problèmes cardiaques et souffre de haute tension artérielle, et ma mère est diabétique. Chaque jour qu’ils passent en prison risque de raccourcir leur vie.

Je veux les revoir libres, souriants, se tenant par la main.

J’aurais voulu qu’ils puissent me souhaiter un joyeux anniversaire, le 18 octobre.

Seule une requête directe de votre part à Ilham Aliev peut faire la différence. Je vous demande, cher Monsieur le Président, d’exiger d’Ilham Aliev qu’il ordonne la libération immédiate et inconditionnelle de mes parents — une exigence d’ailleurs exprimée dans une résolution récemment adoptée par le Parlement européen.

Je vous demande de sauver la vie, menacée par le régime autoritaire azerbaïdjanais, de deux personnes âgées, deux défenseurs éminents des droits humains, dont une Chevalière de la Légion d’Honneur française.

Je vous demande de sauver la vie de mes parents.

Monsieur le Président, le fait que mes parents soient français ou azerbaïdjanais a-t-il la moindre importance ? La justice a-t-elle une nationalité ?

Monsieur le Président, mes parents ont toujours eu pour règle de vie fondamentale le principe « suivre strictement la lettre et l’esprit de la loi ».

Mes parents ont besoin de votre soutien le plus énergique aujourd’hui, parce que demain, il pourrait être trop tard pour eux.

Sincèrement,
Dinara Yunus
Fille d’Arif et Leyla Yunus

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