L’obstination du témoignage - Une préface de Roberto Saviano

19/06/2009
Appel urgent

Il est parfois difficile de faire la preuve que le problème, au contraire,
nous concerne toutes et tous, où que nous nous trouvions, pas uniquement pour
des raisons morales, ou par un sursaut de conscience. Il faut démontrer que le
monde est un et indivisible et que nos frontières, nos constitutions
démocratiques ne suffiront pas à nous protéger contre les forces qui gouvernent
en réalité ce monde et pour lesquelles la charte des droits de l’Homme n’est
qu’un chiffon de papier.

Cet ouvrage est un hommage à ces femmes et ces hommes qui, au cours de cette
année 2008, parfois au péril de leur vie, se sont battus parce qu’ils sont
habités de l’idée que la question des droits de l’Homme nous concerne tous.
Cette année, en plus des conflits armés, des crises électorales ou
institutionnelles, de la lutte contre les “terrorismes”, le combat en faveur du
respect des droits de l’Homme a été profondément marqué par une crise
alimentaire puis financière mondiale.

La crise financière est en train de faire couler à pic l’économie de tous
les pays industrialisés, elle risque d’affecter durablement les économies si
fragiles des pays en développement, et de les précipiter toutes dans un abîme
dont personne ne peut mesurer ni imaginer la profondeur. Mais surtout, personne
n’est en mesure d’évaluer ni la durée de la chute, ni la douleur que va
provoquer le choc lors de l’impact.

Les entreprises les plus saines se débattent ou succombent, on ne dénombre
même plus le nombre de personnes qui se retrouvent sans emploi ou tout au moins
appauvries, la consommation baisse inexorablement et n’importe qui, n’importe
quoi qui réussit à s’insérer dans ce cercle vicieux peut apparaître
soudainement comme une soupape de sécurité. On doit recourir à des taux de
crédit usuriers, parce qu’on n’a plus accès aux lignes de crédit des banques,
en règle générale on cesse de se préoccuper de l’origine des capitaux, des
investissements ou des financements - d’où qu’ils proviennent ils sont
désormais accueillis comme une manne céleste, et c’est là un phénomène des plus
dangereux.

Des “crises” en 2008 ont déjà donné lieu à une multiplication des mouvements
de protestation sociale. Au Cambodge, au Cameroun, en Corée du sud, en Tunisie,
en Colombie, au Zimbabwe et ailleurs, des femmes et des hommes ont envahis la
rue pour réclamer le respect de leurs droits sociaux et économiques et les
leaders pacifiques de ces manifestations ont trop souvent été ciblés par la
répression. Un avant goût de ce qui nous attend dans le contexte de la crise
actuelle et des mouvements sociaux qu’elle entraînera légitimement ?

S’il est vrai qu’il y a toujours quelqu’un qui tire profit des moments de
crise, ce quelqu’un en ce moment c’est avant tout l’économie du crime. Face à
la démission des institutions qui ont pour tâche de gérer l’Etat, notamment les
pouvoirs exécutifs et judiciaires, la criminalité organisée, profitant de
dérégulations complaisantes, développe une économie parallèle. Cette économie
criminelle - transnationale et mondiale comme la crise elle-même - qui vend des
armes en Afrique pour acheter aujourd’hui du coltan et hier des diamants, pour
faire passer la drogue destinée aux marchés les plus reculés, qui provoque la
chute de chefs d’Etat. Les massacres au cours desquels on piétine les droits de
l’Homme semblent, dans la plupart des cas, déclenchés par des idéologies
religieuses, des haines ethniques, ou la simple férocité et la soif de
pouvoir : ils cachent bien leur véritable odeur, l’odeur du sang qu’ils
font couler. Ce sang pue l’argent. Toujours. Dans tous les cas. Pas seulement
en Afrique, mais en Europe aussi, comme dans les Balkans. Où bien souvent les
chefs des milices qui égorgeaient la population civile appartenant aux ethnies
rivales étaient simultanément aux commandes des trafics illicites auxquels ils
se livraient entre eux, entre collègues. Business is business, comme
d’habitude.

Dans les pays où sévit une forte criminalité, les droits de l’Homme sont
étouffés par les organisations criminelles, toute possibilité de développement
de la liberté étant entravée par celles-ci. Bien souvent ces organisations
finissent par ne faire qu’un - ou presque - avec le pouvoir politique. La
criminalité organisée ne pourra jamais accepter l’Etat de droit, les preuves
nous sont abondamment fournies par nos propres mafias, considérées par le reste
du monde comme une réalité et un mythe fondateur. A l’heure actuelle,
l’économie criminelle est en train de prospérer et de progresser, en faisant
débarquer, dans tous les pays du monde, ses hommes et ses capitaux. Elle est en
train de ronger comme un cancer les fondements mêmes de nos démocraties. Les
droits de l’Homme sont en danger partout.

Dans ce contexte déliquescent, le crime organisé finit par subvertir des
Etats faibles, imposant sa logique sanglante et brutale. Il aggrave les
inégalités en développant une économie parallèle pour laquelle la vie humaine
n’a aucune valeur. Les défenseurs des droits de l’Homme dénonçant les
violations et abus commis se retrouvent alors bien souvent dans le collimateur
des auteurs de ces crimes.

Or le droit international nous rappelle qu’il est de la responsabilité
première des Etats non seulement de lutter contre les violations des droits de
l’Homme, mais également de protéger les défenseurs des droits de l’Homme qui
dénoncent ces mêmes violations, et de veiller à un environnement propice à la
conduite de leurs activités.

Voilà pourquoi aucun débat n’est aujourd’hui plus actuel que celui sur les
droits de l’Homme. C’est le débat fondamental qui devrait nous permettre de
définir ce qu’est un être humain, vers où le conduit son chemin, et surtout de
confirmer une fois de plus que là où il n’est pas libre d’être, de parler, de
s’exprimer, de décider de son propre destin, un Homme cesse d’être un Homme.
L’année que nous vivons est peut-être celle où, en raison de la crise, chaque
citoyen prendra conscience que les droits humains sont un impératif quotidien,
qui ne se pose pas seulement dans des pays lointains, imaginaires et
désertiques, ou dans les mondes bombardés. Les droits de l’Homme font partie de
l’air que nous respirons, et renoncer à savoir, à connaître et à agir signifie
renoncer complètement à soi-même, aux autres, et à l’avenir de ce que nous
serons.

N’oublions pas celles et ceux qui se battent pour la liberté, l’égalité et
la justice. Tous ensemble, nous pouvons et nous devons faire que ce combat
n’emprisonne personne mais nous libère tous. "

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