La fermeture des services publics radiophoniques et télévisuels grecs (ERT) inquiète tous les démocrates européens

Analyse de la situation grecque par Dimitris Christopoulos, vice-président de la FIDH, professeur agrégé à l’Université Panteion d’Athènes.

Le 11 juin 2013, le gouvernement grec a décidé de fermer le service public de radio-télévision (ERT) par le biais d’un texte législatif d’urgence. Suite à cet événement sans précédent, il nous faut souligner ce qui ne devrait pas l’être :un régime démocratique contemporain sans radio ni télévision publiques est inconcevable.

Dans les états européens – les démocraties soi-disant « occidentales » – le droit des citoyens à l’information requiert la présence de l’État dans le champ des mass media. Du point de vue du droit à l’information et de la participation à la société d’information, cette loi récente du gouvernement grec raie la Grèce de la carte des démocraties modernes. Quant à la méthode selon laquelle la décision a été formulée et appliquée, elle évoque certains des épisodes les plus sombres de l’histoire constitutionnelle grecque du XXe siècle. Le résultat est que même des gens ordinaires qui d’habitude se plaignaient des gangrènes qui rongeaient l’ERT, sont stupéfaits. « Nous n’en croyons pas nos yeux », chuchotent la plupart d’entre eux. Pourtant le plus choquant tient à ce à quoi ils s’attendaient le moins. On les prépare au pire et, par dessus tout, on leur apprend qu’ils ne peuvent plus être certains de rien. Cette situation a constitué la plus grande inquiétude des politiques menées par le gouvernement grec au cours des trois années écoulées sous la supervision de la troïka. Il s’agit là de la quintessence des expériences néolibérales pratiquées sur la Grèce, qui l’affectent de la manière la plus dure.

Le fonctionnement et le rôle des services publics radiophoniques et télévisuels et le cadre de toute modification visant à rationaliser ces services. La suspension du fonctionnement de l’ERT sort de ce cadre de nature constitutionnelle, tandis que les licenciements intensifs violent clairement ce qui reste du droit du travail et de la législation européenne.

La télévision publique n’est pas un service ordinaire. C’est un bien d’intérêt public, dont la disponibilité ininterrompue pour la société ne peut être abandonnée aux caprices de chaque gouvernement. Contrairement à ce que pourraient croire ceux qui gouvernent la Grèce, le contrôle des services publics radiophoniques et télévisuels dans le cadre de la constitution grecque (article 15, paragraphe 2) n’est pas un droit réel sur la radio et la télévision, servant à satisfaire les prétentions des créanciers concernant les 2000 licenciements du secteur public. Ces faits sont évidents en soi dans toute démocratie moderne, mais en Grèce, en 2013, il nous faut les expliquer et les scander.

L’autre question, rhétorique par nature, est de savoir si les Grecs devraient faire confiance à un gouvernement qui utilise la radio et la télévision publiques comme moyens de propagande et de manipulation les plus grotesques dans le but de « purger » l’ERT. Cette autre question ne devrait pas être sous-estimée non plus, mais plutôt constamment posée à ceux qui prêchent la réforme des politiques du secteur public grec. Le fait que le porte-parole du gouvernement, dont les déclarations et le comportement le 11 juin relevaient d’un autoritarisme étatique, d’un populisme et d’un revanchisme du plus haut degré, proclamant que « la fête est finie », conduira l’effort de réformation de la télévision et de la radio publiques à causer le dégoût pendant le calvaire que nous traversons ; simplement parce que « la fête » était (aussi) la sienne, et non celle du peuple grec.

Cependant, le premier ministre grec tente quelque chose d’autre au travers de la décision du 11 juin. Étant donné qu’aucune personne saine d’esprit de ce pays ne pense que ce gouvernement est capable de perfectionner et de rationaliser les services de l’ERT, ne serait-ce qu’un minimum, l’arrêt des programmes de l’ERT a constitué la preuve de la détermination politique à convaincre à la fois le pays et les partenaires européens que ce gouvernement, lui-seul, peut assurer les droits des créanciers. Ce qui se passe avec l’ERT n’est qu’un début. La méthode de communication utilisée pour cette démonstration envoie ses partenaires gouvernementaux déjà noyés dans le contentement moral (le parti socialiste et la gauche démocratique) au seuil de l’extinction politique, tout en soulevant des dilemmes plus profonds pour l’opposition (la coalition de gauche du SYRIZA) confrontée à un besoin impératif de « maturation forcée ». Les ratages de l’opposition pèsent maintenant plus que jamais car la continuation du terme de ce gouvernement serait répréhensible.

Il est vrai qu’en Grèce la démocratie est en surchauffe. Il est difficile de l’admettre, quand on est grec, mais c’est le cas. Ce n’est pas exagéré : la démocratie est en danger. On ne pourrait produire d’image plus symbolique de cette tourmente que l’écran « noir » de l’ERT le soir du mardi 11 juin 2013 et les 2500 licenciements du service public au moyen d’un texte législatif d’urgence signé par deux ministres. Si cette tentative réussit en Grèce, il faut s’attendre à ce qu’elle traverse les frontières. Dans l’intérêt de la démocratie européenne, il est crucial qu’elle échoue. Sans surprise l’écran noir de l’ERT a trouvé des défenseurs : les nazis grecs.

De ce point de vue, ce qui s’est passé le 11 juin 2013 concerne tous les démocrates européens.

Dimitris Christopoulos, vice président de la Fédération internationale des Droits de l’Homme, professeur associé à l’université Panteion d’Athènes

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