Bienvenue au Cirque de Pékin (ou : le récit d’un homme dans la foule parisienne contestataire)

11/04/2008
Communiqué


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par Christophe Gardais

Etant avec des amis et collègues à Paris le jour où la flamme olympique s’y
trouvait, nous décidâmes d’apporter notre contribution à la foule qui
s’agglutinait et de nous glisser parmi ces anonymes décidés à ne pas le
rester.

Le slogan « Pour un monde meilleur », largement édulcoré et désengagé
des athlètes français qui n’en finissent pas de tâter le pouls de leur
conscience (« Si je me rends à Pékin, la politique moi j’y touche
pas » : ils ont raison remarquez, des fois que ça figure sur la liste des
substances illicites...) finissait pas avoir l’air d’avoir été écrit à l’encre
sympathique tellement il avait déteint au lavage de cerveau. Savoir que David
Douillet faisait partie des relayeurs du flambeau en question : ça sentait
l’alibi sportif à plein nez de la droite morale face à une organisation
chinoise à peine paranoïaque ; nul doute : après l’extincteur londonien en
guise de premier round agité, la seconde reprise serait enlevée par ceux qui
oserait les actions coup de poing.

N’ayant pas de goût pour l’altitude, j’avais laissé à d’autres le soin de
s’enchaîner sur la Dame de fer parisienne. Mon idée à moi, issue de ce que j’ai
appris jadis sur l’art de se faufiler, aurait été de passer entre les rangs des
diverses gardes prétoriennes en présence et de souffler son gaz à cette Bougie
gavée de force avec des symboles dénaturés et détournés : on a été
quelques milliers à se rêver un quart de seconde en justiciers extincteurs ce
jour-là, et bravo à ceux du service de sécurité chinois qui l’ont fait pour
nous et malgré eux, ce qui n’évita pas à quelques manifestants de subir des
interventions policières musclées. Je savais aussi qu’un Doc Mabuse était là
quelque part, dissimulé lui aussi, égrenant des fausses pistes et distribuant
ses consignes, réservant ses cartes maîtresses. Ailleurs, les militants
chauffaient leurs voix dans l’attente du signal de départ.

Puis il y a eu la panique des organisateurs, les interruptions de parcours,
l’incroyable subtilisation de la flamme qu’un homme en bleu de la sécurité
chinoise a éteinte après l’avoir enlevée des mains de David Douillet (et là
j’en ai déjà moins gros sur le tatami tellement ce type a l’air fayot quand il
la ramène, aussi bon sportif qu’il ait été naguère, là n’est pas le débat), les
drapeaux noirs de RSF vite interprétés du côté de l’anarchie et de la
perturbation malvenue du point de vue des tenants de l’ordre, qui ne savent que
parler en terme de permis et de défendu : ce jour-là il était défendu
d’être tibétain, semble-t-il, même et surtout en pensée ; aussi certains
drapeaux furent-ils saisis, en guise de bien peu glorieuses pièces à conviction
ou trophées ravis aux ennemis des autorités. Mais vouloir escamoter une
population aux yeux du monde c’est déjà commencer à la tuer, c’est un déni
d’existence, or nous, militants, nous ne nions justement pas que la Chine
existe : nous souhaitons juste qu’elle change en mieux.

Je ne peux résister à l’idée de penser que, téméraires ou pas, il y a du bon
dans le fait que les gens ont aujourd’hui réappris un peu à contester l’État
quand il devient par trop d’ostentation outrancièrement policier dans ses
parades et ses cérémonies protocolaires. 14h45 ici, et à Pékin, ô lamentable
soumission : pendant la catastrophe en cours des athlètes et responsables
des milieux sportifs européens pressaient, paraît-il le président du Comité
international olympique (CIO), Jacques Rogge, de leur donner des règles plus
claires sur ce qu’ils pourront dire ou non lors des jeux Olympiques de Pékin en
août (http://tempsreel.nouvelobs.com). Moi ça me rappelle un vague
truc dans un sketch de Coluche qui parodiait certains milieux et sphères de la
politique médiatisée, et ça disait ceci à un endroit : « On
s’autorise à penser dans les milieux autorisés... » : vous compléterez
vous-vous mêmes en réécoutant le sketch quand vous retomberez dessus... et ça
me rappelle aussi que je ne veux pas me laisser dicter ma propre pensée. Et
vous ? Enfin, une dernière chose, à méditer sur le monde comme il va ces
temps-ci ou pourrait aller si notre vigilance baisse dans les temps
futurs : c’est dans un cours de Michel Foucault intitulé Sécurité,
territoire, population
et ça dit ceci : « L’ordre, c’est ce qui
reste lorsqu’on aura empêché en effet tout ce qui est interdit ».

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