Élections sous tension à Yumbi alors que de nouveaux témoignages évoquent la préméditation des massacres de 2018

29/03/2019
Communiqué
RDC
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Des élections législatives et provinciales sont prévues ce dimanche 31 mars sur le territoire de Yumbi, dans un contexte de tensions toujours vives après les graves crimes survenus entre le 16 et le 18 décembre 2018. Nos organisations sont allées enquêter à Yumbi et les témoignages recueillis suggèrent que ces attaques, qui firent plus de 500 victimes civiles, ont probablement été préméditées et soutenues par certaines autorités locales. Dans ce contexte, nos organisations appellent les autorités congolaises à redoubler d’efforts pour faire toute la lumière sur ces crimes afin d’identifier et poursuivre en justice les responsables. Elles doivent également prendre des mesures sécuritaires et d’apaisement pour éviter de nouvelles violences à Yumbi lors des élections du 31 mars et après cette échéance.

Lors de leur enquête, menée du 23 février au 1er mars 2018, nos organisations ont pu recueillir une dizaine de témoignages de victimes, témoins, représentants religieux, de la société civile et des autorités locales. L’objectif de la mission était de préciser les types de crimes commis lors des attaques, en déterminer les responsabilités présumées, et d’évaluer la situation politique et sécuritaire actuelle.

Des attaques de grande ampleur, de potentiels crimes contre l’humanité perpétrés

Entre le 16 et le 18 décembre 2018, de graves crimes ont été perpétrés dans la cité de Yumbi, mais aussi à Bongende, Nkolo I et N’kolo II, dans le territoire de Yumbi. Ces crimes ont été commis lors de violences entre les communautés Batende et Banunu vivant sur ce territoire, et dans un contexte de rivalités et tensions récurrentes entre ces communautés. En décembre 2018, ces tensions ont été exacerbées après la mort de Mantoma Fedor, chef de la communauté Banunu, résultant en des désaccords sur le lieu de l’enterrement de ce dernier. En l’espace de trois jours, trois attaques ont été menées sur trois villages et la cité de Yumbi, majoritairement peuplés par la communauté Banunu, par des assaillants présumés issus de la communauté Batende et ciblant des civils de la population Banunu. Les éléments recueillis sur place par nos organisations font écho aux résultats de l’enquête menée par les Nations unies [1].

Les exactions recensées ont été commises à grande échelle et constituent potentiellement des crimes contre l’humanité : meurtre d’au moins 535 personnes, mutilations y compris sexuelles, actes de tortures et des traitements dégradants et inhumains, pillages, incendies de bâtiments, en grande majorité des lieux d’habitation. Ces crimes ont pour la plupart été commis en raison de l’appartenance - réelle ou supposée – des personnes ciblées à la communauté Banunu. Les auteurs étaient des membres de la communauté Batende.

« J’ai assisté, impuissant, à un carnage que rien ne saurait extirper de mes souvenirs. J’ai vu ma mère biologique, ma nièce, mon collègue et son épouse, ma sœur de foi et son bébé de deux mois, tous se faire fusiller à bout portant. Mademoiselle et moi-même n’avons eu la vie sauve que parce que nous étions identifiés comme proches de la communauté Batende »

Témoignage d'un homme recueilli sur place

« Arrivée au Beach‚ je vis plusieurs cadavres décapités qui gisaient au sol et une trentaine qui descendaient tout saignant sur les eaux du fleuve. C’est alors que je m’aperçus de la présence de deux hommes armés de fusils et de machettes, aux visages noircis et cagoulés. Il s’agissait des garçons de la communauté de Batende que je connais parfaitement bien pour les avoir plusieurs fois vus dans le quartier. Du coup‚ un d’eux m’appela par mon nom propre en voulant savoir où je partais. Je lui répondis que je voulais traverser à Brazzaville en vue d’échapper à la mort. Il me répondit que je n’avais plus qu’à prier Dieu [et] de me préparer à rendre l’âme ! Sans plus tarder‚ il tira à bout portant sur mon bébé et nous sommes tombés à coté d’une pirogue. Alors que je faisais semblant d’être morte‚ il a tiré trois balles de calibre 12 sur ma clavicule gauche et s’en est allé [...] »

Témoignage d'une femme recueilli sur place

Des attaques probablement préméditées, soutenues par des représentants des autorités locales

Alors que les autorités provinciales avaient été alertées de l’imminence d’une attaque [2], aucune mesure spécifique n’a été prise en matière de prévention et de gestion de violences.

D’après les informations recueillies par nos organisations, l’ampleur, la rapidité, l’intensité et la coordination de ces violences témoignent de leur caractère prémédité. Plusieurs témoignages recueillis décrivent la présence d’anciens membres des forces armées congolaises (FARDC) parmi les assaillants, l’utilisation d’armes à feu et de techniques de camouflage. Ils montrent aussi l’organisation tactique des attaques. Identiques dans toutes les localités visées, elles laissent penser que leurs commanditaires avaient une certaine expérience militaire. Enfin, la plupart des personnes interrogées relatent que les propos tenus par certains assaillants indiquaient une intention de détruire la communauté Banunu en ne s’attaquant uniquement qu’à ses membres.

Plusieurs témoignages évoquent que lorsqu’ils avaient un doute sur l’identité d’une personne, les assaillants n’hésitaient pas à lui demander de préciser son patronyme et/ou sa communauté d’appartenance. D’autres témoins décrivent comment certains assaillants rassuraient les Batende qui essayaient de protéger certains de leurs proches Banunu, en énonçant clairement le fait qu’ils ne s’attaqueraient qu’aux personnes Banunu.

D’après les résultats de notre enquête, il apparaît évident que le désaccord [3] concernant le lieu de l’enterrement de Mantoma Fedor, chef de la communauté Banunu, n’a été que le déclencheur d’attaques planifiées. Ces attaques sont intervenues sur fond de rivalités récurrentes entre les deux communautés, liées notamment aux droits coutumiers sur l’accès à la terre et aux ressources du territoire. Par ailleurs, le propre père de Mantoma Fédor, Bompinda Tambo Molomi Wabaniama a été inhumé dans la concession familiale sans que cela ne pose aucun problème à l’époque.

Des enquêtes nationales incomplètes et incertaines

La déclaration de Mme Mushobekwa, Ministre des droits humains congolaise, reconnaissant sur les ondes de Radio France Internationale (RFI)4 les implications d’acteurs politico-administratifs locaux, est un signal positif.

Mais si des enquêtes ont bien été ouvertes par les autorités nationales, leur état d’avancement reste incertain. Les autorités ont procédé à l’arrestation de 14 personnes, principalement sur la base de témoignages récoltés auprès de rescapés ou de témoins des violences. Toutefois, d’après les informations recueillies par nos organisations, aucun commanditaire présumé des attaques ne figurerait parmi elles.

Nos organisations encouragent les autorités congolaises à poursuivre et étendre leurs enquêtes afin d’identifier et d’engager des poursuites à l’encontre des commanditaires présumés de ces attaques. Elles réitèrent leur appel aux autorités congolaises à faire de la lutte contre l’impunité l’une de ses premières priorités, à identifier et poursuivre les auteurs de crimes graves, y compris ceux exerçant des responsabilités au sein de l’État.

De nécessaires mesures de décrispation

« Nous avons tout perdu du fait de cet incident malheureux. Nous sommes pour l’instant moi et mon épouse, qui a survécu de façon tout a fait miraculeuse, logés ici dans la maison de ma belle famille. Il faudra du temps pour nous reconstruire socialement et physiquement. Surtout si le gouvernement central ne mène pas véritablement d’actions en faveur des victimes des atrocités qui viennent d’endeuiller notre cité de Yumbi ».

Témoignage d'un déplacé, recueilli sur place

En plus des mesures d’enquêtes et les poursuites impératives, les autorités doivent prendre la mesure des tensions existantes entre les différentes communautés et échanger avec les populations sur les mesures nécessaires à un apaisement des tensions, et pouvant contribuer à la reconstruction des liens entre les communautés concernées.

Les violences ont par ailleurs eu de graves conséquences sur la situation économique, sociale et humanitaire dans le territoire de Yumbi. Près de 16 000 personnes ont été contraintes de se réfugier en République du Congo, tandis que plus de 3 000 autres sont déplacées dan les villages voisins mais aussi dans la province de l’Équateur. Ces déplacements de populations ainsi que les destructions d’habitations et de biens ont de sérieuses conséquences en matière de disponibilité et d’accès aux ressources alimentaires, aggravées par l’interruption du commerce entre les deux communautés concernées.

Des élections à haut risques sans mesures de prévention et déploiement de forces de sécurité

L’organisation des élections législatives dans cet environnement d’impunité, de tensions et de rancœurs inter-communautaires pourrait constituer un élément déclencheur de nouvelles violences, d’autant plus qu’une grande défiance existe vis-à-vis des représentants des autorités locales. Si les élections sont organisées ce 31 mars, il y a fort à craindre que la participation soit très faible et disproportionnée, au détriment de la communauté Banunu qui logiquement sera beaucoup moins représentée. D’après les témoignages récoltés par nos organisations, des craintes se font sentir quant aux risques d’exacerbation des tensions, voire de reprise des attaques, si des représentants de l’une ou l’autre des communautés venaient à remporter tous les scrutins, la circonscription électorale du territoire de Yumbi ne comptant qu’un siège pour les législatives et un siège pour les provinciales.

Nous exhortons les autorités congolaises et plus particulièrement la CENI à prendre toutes les mesures nécessaires pour s’assurer que les personnes déplacées et les réfugiés puissent participer aux élections, si elles le souhaitent, sans craindre pour leur sécurité.

Les violences perpétrées à Yumbi ont visé des populations civiles sans défense, dont un grand nombre de femmes et d’enfants, en pleine période électorale. Les liens économiques et sociaux entre les communautés Banunu et Batende sont largement dégradés, rendant difficile tout vivre-ensemble. Face à cette situation, mais aussi face à l’ampleur et à la gravité des tueries il y a 3 mois, il est urgent que les autorités congolaises renforcent les enquêtes et procédures judiciaires en cours afin de lutter contre l’impunité des crimes commis.

Enfin, si les élections de dimanche sont effectivement maintenues, les autorités congolaises doivent mettre en place des mesures de prévention afin de dissuader la commission de nouvelles violences et protéger les populations civiles si nécessaire.

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