Passé sous silence

06/04/2004
Rapport

Il y a dix ans aujourd’hui, le 7 avril 1994, commençait l’un des pires massacres que le 20è siècle ait produit. En une centaine de jours des centaines de milliers de Tutsi furent assassinés sur les collines du Rwanda simplement parce qu’ils étaient nés Tutsi, les « Inyenzi » (cafards ou cancrelats) comme les appelaient les Interahamwe (miliciens hutu) et les organisateurs du génocide. Ceux qui ont essayé de les protéger ou qui avaient marqué leur désaccord avec les hordes de tueurs furent tués avec le même acharnement. On dit maintenant qu’ils sont près de 800 000 à avoir ainsi perdu la vie.. mais saurons-nous jamais les chiffres exacts de cette comptabilité macabre ?

(Cf. « Aucun témoin ne doit survivre. Le génocide au Rwanda », publié en avril 1999 aux éditions Karthala par la FIDH et Human Rights Watch.)

Il y a dix ans aujourd’hui, c’est vers l’Afrique du Sud et la fin de l’apartheid que la plupart des yeux étaient tournés lorsqu’ils prenaient en considération le continent africain. Mais en même temps que s’écrivait cette page positive si longtemps attendue, disparaissait dans un silence assourdissant et dans des douleurs indescriptibles une grande partie de la population d’un petit pays de l’Afrique des Grands lacs.

Certains parlent aujourd’hui d’un « génocide oublié », d’autres disent - comme à l’époque - « on ne pouvait pas prévoir ». Et pourtant « on » savait :

« De retour d’une mission d’enquête de deux semaines sur place, la Commission internationale d’enquête sur les violations des droits de l’homme commises au Rwanda depuis le 1er octobre 1990 souligne le climat de terreur et d’insécurité régnant actuellement dans ce pays. Les premières conclusions de la Commission permettent d’ores et déjà d’établir la perpétration d’actes de génocide et de crimes de guerre, ainsi que la paralysie de l’appareil judiciaire.
La Commission a constaté plusieurs cas de génocide au sens de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, dans les communes de Kibilira, Kinigi, Mukingo, Mutura et Kanzenze (Bugesera). Ces actes de génocide, perpétrés avec la participation d’agents de l’Etat et de militaires, visent l’ethnie tutsi.
(...) La vie quotidienne au Rwanda se caractérise par un climat de violence, de brutalité et d’intimidation pouvant aller jusqu’à des assassinats. Ce terrorisme est l’oeuvre des milices de certains partis politiques et de certaines autorités locales.
(...) Lors des combats, la population civile a été victime de crimes de guerre, au sens de la Convention de Genève et des Protocoles additionnels, notamment des exécutions sommaires, des viols et des pillages. Ces atrocités peuvent être imputées à l’armée régulière du Rwanda et au Front patriotique rwandais (FPR). Depuis le cessez-le-feu intervenu en août 1992, ces exactions ont continué et il est établi que des viols sont commis par des militaires de l’armée rwandaise.
(...) La FIDH appelle aujourd’hui la communauté internationale à prêter la plus grande attention aux événements dramatiques qui secouent le Rwanda. »

Extraits du Communiqué de presse publié le 22 janvier 1993 par les organisations ayant mis sur pied cette commission d’enquête : la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH), Africa Watch, l’Union interafricaine des droits de l’Homme (UIDH) et le Centre international des droits de la personne et du développement démocratique (CIDPDD).

En mars 1993, un rapport de plus de 120 pages1, présentait l’intégralité des conclusions de cette mission d’enquête internationale, établissait les violations massives déjà commises et annonçait les risques encourus si rien n’était fait pour mettre un terme au climat de haine et de violence dans ce pays. Quelques mois plus tard, la Commission des droits de l’Homme de l’ONU confirmait le contenu de ce rapport.

Le 6 avril dans la soirée, c’est l’attaque par missiles de l’avion du Président rwandais, Juvénal Habyarimana, dans lequel se trouvait également le Président du Burundi, Cyprien Ntaryamira, qui a donné le signal de déclenchement du génocide et des massacres, planifiés de longue date par le Hutu Power. Quels que soient les auteurs de cet attentat - FPR, Hutu modérés ou Hutu extrémistes - [1], rien ne justifie la mise en action de la machine à tuer. Les auteurs de l’attentat du 6 avril et les auteurs du génocide et des violations massives commises au Rwanda à partir de cette date doivent être jugés et la FIDH se réserve le droit d’acter en justice en France ou ailleurs, comme elle l’a déjà fait et continue à le faire, pour que la vérité soit dite, pour que les rescapés du génocide et toutes les victimes de ces journées sanglantes puissent un jour retrouver un peu de paix de l’esprit et croire à la réconciliation nationale.

La Communauté internationale a failli.

Elle a failli parce que rien n’a été fait pour empêcher le déroulement du génocide. Les engagements pris avant avril 1994 sur l’envoi d’hommes et de matériel n’ont pas été tenus. Les informations envoyées à New York par le responsable de la MINUAR (Mission des Nations unies au Rwanda) le général canadien Roméo Dallaire, à partir du 7 avril 1994, n’ont pas été prises en considération ni transmises aux membres du Conseil de sécurité afin de leur permettre de prendre des décisions en connaissance de cause. Malgré ses demandes réitérées, il n’a pas été autorisé à faire usage de la force pour stopper la machine de guerre extrémiste. Et pourtant il aurait suffi de 5000 hommes bien formés.
Le Conseil de sécurité a failli parce qu’il a accepté dans ses rangs le maintien du représentant du gouvernement intérimaire rwandais, dont il savait pourtant que les membres étaient acteurs et incitateurs des massacres.
La communauté internationale a failli parce qu’elle a laissé s’installer aux frontières du Rwanda des centaines de milliers de réfugiés mais surtout parmi eux les miliciens Interahamwe dont elle n’a pas su les séparer. Rappelons nous dans l’été 1994 la confusion entretenue entre le génocide et l’épidémie de choléra qui a décimé les rangs des réfugiés. Les miliciens et les militaires génocidaires cachés dans ces camps ont organisé la répression à l’intérieur des camps, ils ont continué leurs exactions contre les rescapés au Rwanda. Ils ont mis le temps à profit pour se réarmer.. d’autant plus qu’aucune mesure n’a jamais été prise pour bloquer l’accès à leurs moyens financiers. Cette situation a servi de prétexte au nouveau régime en place à Kigali pour pénétrer sur le territoire zaïrois et perpétrer des crimes internationaux au prétexte de se défendre [2]. Dix ans après la sous-région est exsangue, des centaines de milliers de personnes sont mortes ou ont été victimes de graves violations... sans oublier le pillage des ressources naturelles. Et tout ceci avec l’appui et la complicité de plusieurs pays africains et avec une inertie désolante de la communauté internationale.
Celle-ci a encore failli après la guerre par sa lenteur à apporter une aide au gouvernement d’union nationale dont certains membres sont aujourd’hui disparus dans des circonstances qui restent à éclaircir. Elle porte donc une part de la responsabilité de la situation économique, sociale et politique du Rwanda actuel.
Et que dire encore des freins mis à la manifestation de la vérité sur les événements de 1994 ? La découverte récente de la « boîte noire » du Falcon 50 du Président Habyarimana « oubliée » dans un placard onusien new-yorkais en est une parfaite illustration.

Les Etats-Unis ont failli. Membre du Conseil de sécurité, ils ont tout mis en oeuvre pour que rien ne soit fait au prétexte de l’échec de l’opération en Somalie et d’économies budgétaires à réaliser ! Après la guerre par leur soutien sans condition au régime de M. Kagamé, ils ont de fait cautionner la guerre qui s’est étendue au sous-continent et l’absence de démocratie au Rwanda. Mais reconnaissons aussi que le Président Clinton a commencé à présenter des excuses au peuple rwandais.

La Belgique a failli. Ancienne puissance colonisatrice, elle a semé les graines qui ont fait germer la haine ethnique sur les collines ; elle a retiré ses hommes dès les premiers jours des massacres et fait pression au niveau international pour que les forces d’intervention et/ou d’interposition onusiennes ne soient pas envoyées au Rwanda. Mais reconnaissons aussi que la Belgique après avoir mis sur pied une Commission d’enquête parlementaire a commencé à faire la lumière sur ses responsabilités, les a reconnues et a également demandé pardon au peuple rwandais.

La France a failli. Principal soutien du régime Habyarimana, la France a armé et formé les auteurs du génocide ; elle a couvert les exactions, fait obstacle à l’accès du Conseil de sécurité à des informations fiables, soutenu le gouvernement intérimaire, aidé les acteurs du génocide à quitter le Rwanda, mis en place en juin 1994 l’Opération Turquoise qui, même si elle a sauvé quelques vies - ce qui était quand même le minimum -, a servi à exfiltrer les responsables du génocide vers le Zaïre et d’autres pays. Une mission d’information parlementaire a bien été mise en place, elle a eu le mérite d’exister. Mais elle n’a fait que défricher une partie du maquis des complicités des réseaux militaires, politiques et affairistes français dans la catastrophe humanitaire du printemps 1994. Il reste beaucoup à découvrir pour que toute la lumière soit faite sur les graves responsabilités de la France dans ces événements tragiques. Espérons qu’il ne faudra pas attendre 50 ans pour le reconnaître face au peuple rwandais et à l’humanité toute entière, comme il a fallu attendre pour reconnaître la responsabilité de la police et du régime de Vichy dans les arrestations et la déportation de Juifs vers les camps de la mort !

Seule issue : justice et lutte contre l’impunité

Après des semaines de tergiversation, le génocide a enfin été caractérisé et reconnu par la communauté internationale ; un Tribunal pénal international a été mis en place pour le Rwanda (TPIR). Il siège à Arusha et a connu de nombreux déboires et beaucoup de difficultés pour fonctionner (parmi lesquelles le problème de la protection des témoins). Dix ans après les événements, il n’a jugé et condamné à ce jour que 18 des hauts responsables de ces crimes contre l’humanité.

Des procès ont eu lieu en Belgique amenant la condamnation de plusieurs personnes, dont des religieuses, pour leur complicité dans ces crimes innommables.

Des procédures ont été engagées en France, au Canada et aux Etats-Unis contre les auteurs et complices de ce génocide et des crimes contre l’humanité. Mais les procédures sont bien lentes !

Et surtout beaucoup de pays servent encore de refuge à ces tortionnaires que ce soit en Afrique ou en Europe où les complicités sont nombreuses pour les aider à changer de nom et à se refaire une virginité.

Au Rwanda, les prisons sont toujours pleines, même si des efforts ont été faits ces dernières années pour tenter de régler certains cas, en particulier en ce qui concerne les mineurs au moment des faits. Décimée par le génocide, la justice rwandaise a eu et a encore du mal à se reconstruire. Les procédures de « gacaca » mises en place l’année dernière pour essayer d’accélérer les jugements sont loin d’avoir fait leurs preuves.

Les rescapés vivent toujours dans la peur. Il est impossible d’avoir traversé ces événements et de les oublier. Encore faudrait-il aussi que les auteurs des crimes pensent à demander pardon ! Mais pour beaucoup aujourd’hui, il n’y a pas de conscience de l’horreur de ce qu’ils ont fait : ils n’ont fait qu’obéir aux ordres de leurs responsables administratifs, de leurs chefs politiques qui les appelaient via la RTLM (Radio Télévision des Milles Collines) ou des décisions de bureaux communaux et préfectoraux à se débarrasser des « cancrelats » qui voulaient soit-disant les dépouiller de leurs biens.

Les victimes restent les mêmes

Les victimes de cette situation sont toujours les mêmes : les rescapés du génocide, les survivants des massacres. Ils ont presque tout perdu en 100 jours, mais continuent à vivre aujourd’hui dans la crainte, la misère, la maladie. Rappelons-nous l’ampleur des violences sexuelles pendant cette guerre [3] ; elles ont conduit au développement du sida, à la naissance de milliers d’enfants qui ont du mal à trouver leur place aujourd’hui et se retrouvent parfois orphelins. Une grande partie de la population vit en dessous du seuil de pauvreté et est régulièrement confrontée à la famine.

Officiellement il n’y a plus de Tutsi et de Hutu au Rwanda, il n’y a plus que des Rwandais. Mais dès qu’une critique du régime en place est formulée, l’accusation d’être complices des génocidaires ou d’être pro-hutu apparaît rapidement. De nombreuses personnes en ont fait les frais, y compris parmi celles qui ont eu une conduite exemplaire pendant le génocide au risque de leur vie. L’année dernière de nombreux défenseurs des droits de l’homme se sont heurtés à cette situation simplement parce qu’ils dénonçaient les injustices qu’ils constataient ou demandaient plus de démocratie, en particulier lors de la préparation des élections [4]. Les résultats ne laissaient guère de doute sur les succès que devaient remporter le président Kagamé et ses alliés tant en ce qui concerne les élections législatives que les élections présidentielles.

Aujourd’hui encore, cette situation d’absence de démocratie et le rôle du Rwanda dans les conflits qui endeuillent la sous-région depuis des années servent de prétexte à une terrible engeance, celle des négationnistes. Ils nient la réalité du génocide de 1994 ou alors parlent de génocides au pluriel. Ce pluriel a d’ailleurs également été utilisé par quelques représentants officiels occidentaux.. Comment oublier ce ministre français qui, quelques années après le génocide, parlait de notre appel de février 1993 à intervenir pour empêcher les massacres comme d’une déclaration visant « à rameuter le chaland ! » ?

La route est longue encore pour que justice soit rendue aux victimes rwandaises oubliées de la communauté internationale, pour que l’impunité ne règne plus au pays des milles collines ou dans les pays et institutions qui ont soutenu les criminels !

Le 7 avril 2004 ne doit pas rester uniquement comme la commémoration du 10ème anniversaire de l’un des génocides contemporains. Ce 7 avril doit sonner comme un avertissement. Répondre au droit à la vérité, à la justice et à la réparation est un impératif, pour les victimes elles-mêmes et leurs familles, et au-delà, pour l’humanité toute entière, directement interpellée par la nature même des crimes commis. Il faut aussi faire la lumière et surtout sanctionner les crimes de guerre commis par le FPR et demeurés impunis. Il s’agit de conditions essentielles pour la reconstruction du Rwanda, et de la prévention des violations des droits de l’Homme perpétrées actuellement par le pouvoir rwandais que ce soit sur son propre territoire ou en RDC, en ayant beau jeu d’instrumentaliser le blanc-seing d’une communauté internationale culpabilisée.

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