Paris, le 30 août 2025. En cette Journée internationale des victimes de disparitions forcées, la FIDH réaffirme que n’oublions pas les disparu·es et que cette pratique doit être combattue par la vérité, la justice et la réparation, partout où elle se produit et quels qu’en soient les auteurs.
La disparition forcée est l’une des violations les plus graves des droits humains. Elle prive les victimes de leurs droits à la vie, à la liberté, à la justice et à la protection contre la torture ou les mauvais traitements. Il est essentiel de noter que ce crime ne s’arrête pas à l’arrestation ou à l’enlèvement lui-même ; il se poursuit tant que le sort ou le lieu où se trouvent les personnes disparues reste inconnu, souvent pendant des années, parfois pendant des décennies. Lorsqu’elle est commise dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique contre des civils, la disparition forcée constitue un crime contre l’humanité.
Les disparitions comme outil de répression
Les disparitions forcées sont souvent utilisées pour réduire au silence les dissident·es et semer la peur.
Bangladesh. Sous Sheikh Hasina, les forces de sécurité ont mis en place un réseau de centres de détention secrets. Des membres de l’opposition politique, des leaders étudiants, des militants et des journalistes y étaient détenus dans le secret, soumis à la torture et, dans certains cas, tués. Les survivant·es qui refaisaient surface étaient souvent contraints au silence ou faisaient l’objet d’accusations criminelles fabriquées de toutes pièces pour justifier leur détention illégale. Les mesures prises par l’actuel gouvernement intérimaire, notamment l’adhésion à la Convention en août 2024 et la création d’une commission d’enquête, constituent une opportunité importante, mais la vérité et la responsabilité restent des impératifs urgents.
Bélarus. Depuis la fin des années 1990, les opposant·es au régime du président Loukachenko disparaissent sans laisser de traces. Des hommes politiques comme Viktar Hanchar et des journalistes comme Dzmitry Zavadski ont disparu dans des circonstances qui laissent supposer l’implication de l’État. La culture de l’impunité s’est renforcée au fil des décennies, refaisant surface lors des manifestations de 2020, où la répression s’est étendue aux avocat·es et aux militant·es documentant les violations. En 2023, un tribunal suisse a tenu le premier procès concernant les disparitions forcées au Belarus sous le régime de Loukachenko. Si son acquittement a souligné que le chemin vers la justice est parfois semé d’embûches, il n’a pas entamé la détermination des victimes à poursuivre leur combat pour la vérité et la justice.
Turquie. Depuis près de trois décennies, les Saturday Mothers se réunissent pour réclamer la vérité et la justice pour leurs proches disparu·es. Leurs veillées hebdomadaires pacifiques sont devenues un puissant symbole de mémoire et de résistance. Pourtant, au lieu de reconnaître leur droit de faire leur deuil et de connaître la vérité, les autorités ont intensifié la répression. Alors que la Cour constitutionnelle turque a récemment confirmé à deux reprises leur droit de se réunir, les autorités continuent de poursuivre les participant·es, sur la base d’accusations sans fondement. Cette criminalisation continue de la mémoire et de l’activisme non seulement prive les familles des disparu·es de justice, mais envoie également un avertissement à l’ensemble de la société civile.
Disparitions dans le cadre de conflits armés et d’occupations
Ukraine. Dans les territoires ukrainiens occupés, les disparitions forcées sont devenues un outil systématique utilisé par les forces russes et les groupes affiliés pour réprimer toute forme de résistance à l’occupation, qu’elle soit armée, informationnelle ou symbolique. Les familles racontent que des proches ont été emmenés à des postes de contrôle ou traînés hors de chez eux lors de raids nocturnes, pour ne plus jamais réapparaître. Des enfants ukrainiens ont été transférés de force, rompant ainsi leurs liens culturels et familiaux dans le cadre d’une stratégie délibérée visant à effacer leur identité. L’organisation membre de la FIDH, le Kharkiv Human Rights Protection Group, a documenté des schémas systématiques confirmant que ces actes ne sont pas isolés, mais constituent bien un outil de contrôle coordonné.
Syrie. Depuis plus d’une décennie, des dizaines de milliers de Syrien·nes ont été victimes de disparitions forcées orchestrées par le régime syrien. Ces disparitions, principalement perpétrées par les services de renseignement, ont été utilisées de manière systématique pour semer la terreur, réduire au silence les dissident·es et maintenir un contrôle absolu pendant les périodes de troubles et de conflit armé. Les familles ont été laissées dans l’angoisse, confrontées uniquement au silence ou à l’extorsion. Les centres de détention tels que Sednaya sont devenus tristement célèbres pour être des lieux de torture, d’exécutions sommaires et de fosses communes, incarnant la cruauté d’un système fondé sur la disparition et le déni. Le 24 mai 2024, un tribunal parisien a rendu un jugement historique : trois hauts responsables syriens ont été condamnés par contumace à la prison à perpétuité pour complicité de crimes contre l’humanité et crimes de guerre, en lien avec la disparition, la torture et le meurtre de Mazzen et Patrick Dabbagh qui furent arrêtés à Damas en 2013, démontrant ainsi que même les plus puissants peuvent être tenus responsables.
Crime organisé et disparitions
Les disparitions forcées ne sont plus l’apanage des États autoritaires.
Au Mexique, plus de 120 000 personnes sont portées disparues ou ont disparu depuis avril 2025, principalement depuis le début de la « guerre contre la drogue » en 2006. Les disparitions forcées sont commises sur tout le territoire par des groupes criminels organisés qui enlèvent, détiennent et font disparaître de force des personnes, notamment des rivaux, des migrants, des témoins ou ceux qui refusent de collaborer. Dans certaines régions, en particulier au niveau local, des fonctionnaires publics se rendent complices, soit par leur acquiescement tacite, soit par leur participation active. Avec un taux d’impunité supérieur à 98 %, la justice reste hors de portée. En avril 2005, pour la première fois, tenant compte de deux rapports de la FIDH soumis en février de la même année, le Comité des Nations unies sur les disparitions forcées a décidé de renvoyer le Mexique devant l’Assemblée générale des Nations unies. Cette décision sans précédent reflète la gravité de la crise au Mexique et l’importance de la persévérance de la société civile pour briser le déni.
La Convention : transformer l’engagement en protection
La Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées de 2006 reste l’instrument juridique international le plus protecteur pour prévenir, enquêter et punir ce crime. Pourtant, près de deux décennies plus tard, seuls 77 États l’ont ratifiée, laissant des millions de personnes sans protection.
La FIDH appelle les États à :
– ratifier sans délai la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées et veiller à sa mise en œuvre pleine et effective dans la législation et dans la pratique. La ratification n’est pas symbolique, c’est une promesse contraignante de justice.
– enquêter et poursuivre les auteurs de disparitions forcées où qu’elles se produisent, quels que soient leur rang, leur fonction ou les circonstances.
– garantir le droit à la vérité en aidant les familles à rechercher leurs proches et en protégeant les défenseur⸱es contre les représailles.
– accorder des réparations aux victimes et à leurs familles, en reconnaissant non seulement leur douleur et leur perte, mais aussi leur droit à la dignité, à des moyens de subsistance et à la mémoire. Les réparations doivent inclure des garanties de non-répétition.
– tenir les auteur·es responsables, au niveau national ou international. Les disparitions forcées, lorsqu’elles sont généralisées ou systématiques, constituent un crime contre l’humanité.
Plus de silence
De Minsk à Istanbul, de Kherson à Mexico, de Bangkok à Caracas, de Conakry à Dacca, les familles et les défenseur·es poursuivent leur courageux combat. Leur résilience exige une réponse tout aussi déterminée de la part des États. Les disparu·es ne doivent pas rester invisibles. La justice exige la vérité et la lutte contre l’impunité.