Nous appelons la justice du Bahreïn à libérer Nabeel Rajab

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Militant des droits de l’homme à Bahreïn, Nabeel Rajab est emprisonné depuis juin 2016. Plus de 4 000 militants ont comme lui été condamnés dans son pays, signe de la dérive sécuritaire de ce petit royaume, explique Dimitris Christopoulos, président de la FIDH, dans une tribune publiée sur le site du Monde.fr

Nabeel Rajab, secrétaire général adjoint de la Fédération internationale des ligues des droits de l’omme (FIDH), a toujours considéré son engagement à travers le prisme des droits humains. De la défense des travailleurs migrants dans le Golfe à la lutte contre la torture, il a toujours pris soin de faire connaître ses combats au-delà des frontières. Mais l’année 2011 a marqué un tournant. Des manifestations éclatent alors à Bahreïn, dans le sillon des soulèvements arabes. Ce mouvement du 14 février provoque une intervention armée saoudienne, sous couvert du mandat du Conseil de coopération du Golfe, afin de maintenir le régime en place.
Le pays, déjà peu ouvert aux libertés d’expression et aux rassemblements pacifiques, s’enferme depuis dans une logique répressive sans issue. Plus de 4 000 « opposants » ont depuis été arrêtés et condamnés, pour avoir pour la plupart seulement demandé des réformes politiques. Interdiction de mouvements politiques et de médias d’opposition, arrestations de défenseurs des droits humains, torture : les membres de l’Agence de sécurité nationale (NSA), qui commettent la majeure partie de ces exactions bénéficient d’une totale impunité.

Sa santé se dégrade

Le régime, qui suit aveuglément la dérive belliciste de son voisin et protecteur saoudien, a délaissé depuis longtemps son libre-arbitre, mais il semble aussi avoir perdu tout sens de la mesure. Au risque de précipiter son peuple dans une dérive sécuritaire et meurtrière.

Nabeel n’a pas échappé à cette vague. Emprisonné une première fois en 2012 pour des tweets jugés « insultants » à l’égard du ministre de l’intérieur, il restera deux ans derrière les barreaux et purgera sa peine jusqu’en mai 2014. Il sera ensuite de nouveau arrêté à de nombreuses reprises et condamné à plusieurs peines d’emprisonnement et d’interdiction de quitter le territoire. Il est encore détenu depuis juin 2016. En six ans, Nabeel en a ainsi passé plus de quatre derrière les barreaux, sans que cela n’entame sa détermination.

Il est poursuivi et accusé d’avoir « insulté les institutions publiques et l’armée ». Il a également dénoncé, toujours sur Twitter mais aussi dans plusieurs médias télévisés, l’intervention du Bahreïn au Yémen aux côtés de l’Arabie saoudite et est poursuivi pour « divulgation de fausses rumeurs en temps de guerre ». Il est aussi poursuivi pour avoir publié deux tribunes, l’une dans le New York Times et l’autre dans Le Monde en 2016. Nabeel, comme beaucoup d’autres, se voit refuser systématiquement la visite de journalistes ou d’organisations non gouvernementales. Cet automne, les autorités bahreïnies m’ont ainsi interdit d’entrer dans le pays afin de rendre visite à Nabeel et à d’autres défenseurs des droits humains emprisonnés. Une décision qui nous inquiète au plus haut point, d’autant que l’état de santé de Nabeel se dégrade.

Une menace

Aujourd’hui, après avoir été hospitalisé, ses conditions de détention ont encore empiré : molesté à son arrivée, réveillé et fouillé en pleine nuit, ses vêtements et produits hygiéniques ont été confisqués, sa tête a été rasée, il lui est interdit de parler avec ses codétenus, et sa famille ne peut plus lui rendre visite. Un nouveau verdit vient de tomber : sa sentence de deux ans de prison pour avoir parlé à des journalistes a été confirmée et son appel rejeté.
Nabeel n’est pas seul dans cette situation et nous appelons la justice bahreïnie à libérer tous ceux qui n’ont comme seul tort que de réclamer des réformes démocratiques.

Alors que le Bahreïn, allié de l’Arabie saoudite, s’enfonce dans une logique stérile d’affrontement politico-militaire contre l’Iran chiite et ses alliés, Nabeel, lui a toujours refusé de tomber dans le piège communautaro-religieux. C’est en cela que Nabeel dérange. Loin de se conformer à une vision étriquée des relations régionales, Nabeel s’est toujours battu pour l’universalité des droits humains.
Le président du Bahrain Centre for Human Rights ne rentre pas dans les cases communément admises dans cette région, et pour cette singularité, il représente une menace. Pas seulement pour le Bahreïn, mais aussi pour les nombreux autres régimes autoritaires de la région.
Au vu de la situation particulièrement inquiétante dans la région du Golfe actuellement, la communauté internationale, et particulièrement les Etats qui entretiennent des relations commerciales avec le Bahreïn et l’Arabie saoudite en matière de ventes d’arme, doivent à tout prix revoir leurs engagements dans ce domaine. Seule une pression et une mobilisation accrue de la communauté internationale pourront sortir le Bahreïn et ses figures militantes de l’oubli.

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