Trois organisations internationales de défense des droits de l’Homme lancent un appel commun pour la libération de tous les prisonniers d’opinion

29/06/2001
Communiqué
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Déclaration Commune

Amnesty International, Human Rights Watch et la Fédération Internationale des Droits de l’Homme se sont associées aujourd’hui aux organisations de défense des droits de l’Homme tunisiennes afin de demander au gouvernement de Tunisie la libération immédiate et inconditionnelle de tous les prisonniers d’opinion, et la fin du harcèlement quotidien subi par les anciens prisonniers d’opinion et les opposants au gouvernement.

Les trois organisations ont déclaré que ces mesures doivent concerner tous les opposants au gouvernement et tous les défenseurs des droits de l’Homme reconnus ou présumés qui ont été emprisonnés, poursuivis ou harcelés simplement pour avoir exercé pacifiquement leur droit à la liberté d’opinion, d’expression ou d’association.

Depuis deux semaines, la répression à l’encontre des opposants au gouvernement s’est durcie, et des personnalités importantes ont été arrêtées, poursuivies en justice ou bien arbitrairement empêchées de voyager.

Le 26 juin dernier, Mme Sihem Ben Sedrine, journaliste et porte-parole du Conseil National des Libertés en Tunisie (CNLT), a été arrêtée à sa descente d’avion à Tunis. Elle est accusée de " diffamation " et " atteinte à l’institution judiciaire ", et de " diffusion de fausses nouvelles ", apparemment pour avoir dénoncé la détérioration de la situation des droits de l’Homme en Tunisie au cours d’un voyage à l’étranger. Actuellement en prison, elle attend son procès, fixé au 5 juillet.

Le 19 juin 2001, Mohamed Mouadda, ancien prisonnier d’opinion et ancien président du principal parti d’opposition tunisien, le Mouvement des démocrates socialistes (MDS), a été arrêté et reconduit en prison après avoir semble-t-il réclamé publiquement une plus grande liberté politique. Arrêté le 9 octobre 1995, alors qu’il venait d’adresser publiquement une lettre au Président Zine El-Abidine Ben Ali dans laquelle il dénonçait le manque de véritable pluralisme politique, il bénéficiait depuis décembre 1996 d’une mesure de libération conditionnelle après un an passé en détention. Il avait en effet été inculpé d’être un agent libyen, sur la base d’accusations forgées de toutes pièces.

Le Dr Moncef Marzouki, membre de la direction du CNLT, risque lui aussi d’être emprisonné. Depuis décembre 2000, il vit sous la menace d’une condamnation à 12 mois de prison ferme pour appartenance à une association " illégale " (c’est-à-dire le CNLT) et diffusion de " fausses " nouvelles. Il avait en effet fait des déclarations concernant les droits de l’Homme et le manque de transparence du gouvernement. Suite à l’audience en appel du 23 juin dernier, il attend le rendu du verdict, fixé au 7 juillet.

Près de 1 000 prisonniers politiques, pour la plupart des prisonniers d’opinion, se trouvent dans les geôles tunisiennes, où ils reçoivent un traitement cruel, inhumain et dégradant. Des dizaines d’entre eux ont entrepris cette année une grève de la faim pour demander leur libération et protester contre la torture et leurs conditions de détention, et notamment l’impossibilité de bénéficier de soins médicaux. Mohamed M’seddi, un ancien pilote de Tunis Air purgeant une peine de 27 ans de prison prononcée en 1993 pour appartenance à un " mouvement subversif ", a entrepris une grève de la faim en avril et mai 2001 afin de recevoir des soins médicaux d’urgence pour des blessures consécutives à des tortures subies lors de sa détention préventive.

Des centaines d’anciens prisonniers d’opinion sont quotidiennement entravés dans leur liberté de travailler ou de reprendre une vie normale. Ils sont souvent obligés, de façon arbitraire, de se présenter régulièrement à la police, parfois plusieurs fois par jour ou par semaine. Hédi Bejaoui, un ancien prisonnier d’opinion, a entamé une grève de la faim le 8 mai pour protester contre les mesures restrictives et discriminatoires dont il fait l’objet de la part des autorités tunisiennes depuis sa libération en septembre 1999. S’étant vu refuser sa carte d’assuré social et son passeport, il se trouve obligé de payer tous les soins médicaux reçus en Tunisie et il ne peut se rendre à l’étranger pour se faire soigner. Il a reçu une balle dans la jambe au moment de son arrestation par la police en 1991, et cette balle est toujours logée dans son genou.

" Les interdictions faites aux anciens prisonniers d’opinion d’occuper un emploi, d’avoir accès aux soins médicaux, de se déplacer librement en Tunisie et de se rendre à l’étranger sont inacceptables et doivent cesser immédiatement ", ont affirmé les trois organisations de défense des droits de l’Homme.

Les défenseurs des droits de l’Homme sont quotidiennement harcelés par les forces de sécurité, leurs lignes de téléphone sont coupées et leurs passeports confisqués. Ceux qui obtiennent malgré tout un passeport n’ont pas pour autant l’assurance de quitter le pays. Le 19 juin 2001, alors qu’il se trouvait à l’aéroport de Tunis-Carthage pour prendre un vol à destination de Paris, Sadri Khiari, membre du Rassemblement pour une alternative internationale de développement (RAID) et membre fondateur du CNLT, s’est vu signifier par les autorités l’interdiction de quitter le pays parce que deux actions en justice intentées contre lui étaient en cours. Il avait pourtant réussi à récupérer son passeport le 16 juin, suite à une grève de la faim débutée deux jours plus tôt en compagnie de trois autres personnes privées, elles aussi, de leur passeport.

Les Tunisiens qui travaillent ou étudient à l’étranger sont souvent arrêtés à leur retour et emprisonnés sous l’inculpation d’avoir eu des contacts avec des opposants politiques exilés. Lofti Ferhati, un Tunisien vivant en France, a été arrêté en août 2000, alors qu’il arrivait en Tunisie avec son épouse pour rendre visite à sa famille. Il a été retenu au ministère de l’Intérieur pendant 18 jours, pendant lesquels il a été torturé et obligé à signer, sans l’avoir lu, un document reconnaissant ses liens avec un groupe islamiste illégal. Pendant son procès, il s’est rétracté. Bien qu’aucune autre preuve ni aucun témoignage n’aient été présentés au tribunal, il a été condamné le 31 janvier à sept ans de prison.

" Nous demandons au gouvernement tunisien de libérer tous les prisonniers d’opinion et de mettre fin à toutes les formes de harcèlement ", ont déclaré les trois organisations. " Toute autre mesure constituerait un manquement à ses engagements internationaux et même au discours qu’il tient concernant les droits de l’Homme les plus élémentaires.

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