Ennahdha renoue avec les pratiques diffamatoires de l’ancien régime

12/09/2012
Communiqué

Par Khédija Chérif et Rabâa Abdelkéfi

« Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose » : ce vieux dicton, les partisans d’Ennahdha semblent en faire leur devise dans les campagnes de dénigrement qu’ils mènent contre leurs opposants.

Les médias qui, dans les pays démocratiques, fonctionnent comme un outil d’information et un contre-pouvoir, voient leurs fonctions essentielles compromises par les attaques, chaque jour réitérées, de certains membres du gouvernement et de leurs adeptes. L’émancipation des médias publics et le refus des journalistes de se soumettre à leurs diktats les indisposant, ils s’appliquent à les museler.

Des campagnes ordurières contre les opposants

Depuis près d’un an, les campagnes de diffamation se poursuivent à un rythme soutenu, accablant les médias et les journalistes de mille injures, les agressant, allant jusqu’à les menacer de mort. On invoque la pression de la rue, l’attachement populaire aux principes et aux symboles sacrés de l’islam, on se souvient, à l’occasion, des objectifs de la révolution et de la nécessaire lutte contre la corruption et on lance, dans les villes, des centaines de manifestants fanatisés et agressifs.

Soutenus par le parti Ennahdha, incités par certains membres du gouvernement à manifester ou à assiéger les locaux des médias et forts d’une double mission religieuse et civique dont ils se sont investis, les défenseurs du parti au pouvoir lancent les verdicts et se substituent au juge.

En effet, aujourd’hui, tout comme hier, la justice n’est pas du seul ressort des tribunaux. Avant que les dossiers des prétendus fauteurs de trouble, caricaturistes, photographes, plasticiens, comédiens, directeurs de télévision et de journaux ne soient examinés par les juges, ils sont jetés en pâture sur les réseaux sociaux par des internautes partisans, au nom de principes mal définis ou plutôt de convictions partisanes et idéologiques sciemment amalgamées, comme l’impiété, la corruption, les accointances avec le régime déchu, le sionisme, la francophilie, la franc-maçonnerie ou la débauche.

Les opposants au régime et certaines personnalités tunisiennes qui, durant plus de deux décennies, se sont opposées au régime de Ben Ali, mettant en péril leur personne, leur famille et leurs biens sont calomniées, parfois de façon ordurière. Les pratiques diffamatoires mises en œuvre par un régime dictatorial réapparaissent et, si elles constituent un outrage à la révolution, elles relèvent de l’inconséquence de ceux qui prônent la démocratie mais sabrent la liberté d’expression.

Des appréhensions et des suspicions justifiées

Critiquer le gouvernement tunisien actuel et, pire encore, prédire l’inéluctable retour de la dictature sont jugés, par le gouvernement et le parti au pouvoir, comme une trahison de la révolution et de la patrie. La mainmise d’Ennahdha sur tous les rouages de l’Etat et l’ajournement réitéré de l’édification de structures indépendantes et de lois régissant les futures élections, la justice ainsi que la presse et l’information audiovisuelle justifient pourtant les appréhensions, voire la suspicion des citoyens.

Les anathèmes doublent de virulence lorsque les critiques des autorités au pouvoir sont formulées dans des pays étrangers et qu’elles sont relayées par leurs médias. L’usage des télévisions étrangères par nos ministres et responsables politiques est pourtant un fait coutumier et il est plus fréquent de voir certains d’entre eux exprimer un point de vue ou même émettre une déclaration importante sur le canal qatari, Al Jazira, que sur une de nos chaînes nationales.

Cette partialité est d’autant plus grave qu’elle entrave le processus démocratique, qu’elle génère des injustices et qu’elle criminalise tous ceux qui, aujourd’hui, sont « frappés » de francophonie comme d’un mal épouvantable. Seule l’histoire pourrait pourtant être accusée de ce forfait. Les Tunisiens sont, à quelques exceptions près, bilingues. Il est inutile de le démontrer. Rappelons seulement que la francophonie est aussi porteuse de valeurs de liberté, de dignité, d’égalité, valeurs portées par la révolution tunisienne.

Le mardi 21 août, la présidente de la Fédération internationale des droits de l’homme (Fidh), Souhayr Belhassen a été invitée, par France 5, à participer à l’émission ‘‘C’est dans l’air’’. Intitulé « Tunisie : la parole voilée des femmes », le débat a porté essentiellement sur les évolutions politiques en Tunisie, sur les rapports entre le parti Ennahdha et les salafistes ainsi que sur les projets d’articles de la nouvelle constitution criminalisant les atteintes au sacré et introduisant la notion de complémentarité homme/femme.

Que les prises de position de l’intervenante patriote, féministe et internationaliste aient déplu, qu’elles aient suscité la critique ou même le mécontentement, cela est légitime. Mais il est inacceptable qu’elle soit l’objet d’une violente campagne de dénigrement sur les réseaux sociaux, accusée de trahison et donnée en pâture à la jeunesse nahdaouie radicale et à son ahurissant mouvement « Ikbiss » (serre les visses) au nom de principes pour la défense desquels elle s’est engagée successivement en tant que journaliste, puis comme membre du bureau directeur de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (Ltdh) et enfin comme présidente de la Fidh.

Souhayr Belhassen face au « fascisme vert »

Que reproche-t-on au juste à Souhayr Belhassen ? Elle aurait eu le double tort, d’après ses détracteurs, de ternir l’image de la Tunisie à l’étranger : d’abord en dénonçant ouvertement la confiscation des révolutions arabes par ce qu’elle a appelé « le fascisme vert », puis d’avoir cité, parmi les innombrables exactions salafistes, l’agression de soixante touristes à l’aéroport de Tunis-Carthage, le 8 août. Cette information, soulignons-le, ne sera démentie par le ministère de l’Intérieur que le 23 août. Mais, est-ce vraiment cette information qui avait déjà été largement diffusée par la presse locale et étrangère et sur les réseaux sociaux qui porte préjudice au tourisme tunisien ? N’est-ce pas plutôt la multiplication exponentielle des agressions perpétrées contre les femmes, les artistes, les journalistes, les hôteliers, etc.? N’est-ce pas le spectacle inouï de leur déferlement massif à travers les rues des villes, leurs drapeaux noirs, leur violence, les appels au meurtre tantôt des juifs, tantôt de certains hommes politiques ? Plus que les propos de Souhayr Belhassen, c’est, par exemple, l’agression de Jamel Gharbi, élu régional de la Sarthe, et de sa famille, à Bizerte, et le tollé qu’elle a provoqué en France, même au sein de la classe politique française, qui discrédite la Tunisie.

Minimiser les vraies menaces qui pèsent sur le pays, la terreur salafiste en l’occurrence, aller à la quête de boucs-émissaires, leur imputer la responsabilité de l’incurie du gouvernement à maîtriser le pays, s’accorder le droit de briser leur réputation et d’effacer d’un coup de gomme leur résistance à la dictature traduisent la résurgence et le risque de voir s’instaurer une dictature qui use et abuse des méthodes du régime déchu.

Peut-être, faut-il, au nom de la morale dont les islamistes se déclarent les ténors, retracer même de façon succincte un parcours militant, long de trente ans, de Souhayr Belhassen, bizarrement taxée de sionisme. Peut-être faut-il raviver la mémoire de ceux qu’elle a défendus avec ardeur en dépit des divergences idéologiques qui les opposaient. Rappelons seulement son engagement pour la défense, en premier lieu, de la cause palestinienne, dont elle a condamné la déplorable instrumentalisation, ainsi que des droits humains des Bélarusses, des femmes congolaises, des migrants en Europe et du peuple syrien.

Loin de « trahir sa patrie », elle s’acharne à la défendre contre ceux qui s’appliquent, jour après jour, hier comme aujourd’hui, à en briser les institutions et à en remodeler l’histoire et l’esprit. Victime, tout au long « du règne » de Ben Ali, de tracasseries quotidiennes, de multiples agressions exécutées par les miliciens du parti au pouvoir, elle a été contrainte de quitter son pays et les siens et a dû faire face, sans plier, à 34 procès fomentés contre la Ltdh dont elle était la vice-présidente. Elle a présidé, rappelons-le également, le comité de soutien des deux militants nahdhaouis : le journaliste Abdallah Zouari et l’actuel ministre de la santé, Abdellatif El-Mekki, contre qui s’acharnaient un pouvoir policier et despotique.

Souhayr Belhassen est une militante des droits de l’homme et une démocrate. Son initiative de tenir le congrès de la Fidh, en avril 2012, en Tunisie, témoigne bien de sa volonté de contribuer à l’instauration de la démocratie en Tunisie et ce gouvernement n’échappe pas plus à sa vigilance que le gouvernement de Ben Ali n’y a échappé.

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