La Syrie d’Assad : comment il a planifié dès 2011 de transformer le pays

15/03/2019
Communiqué
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Mars 2011, nous sommes en pleine éclosion des "printemps arabes".
Comme en Égypte, Libye ou Tunisie, les Syriens manifestent leur aspiration au changement, pour réclamer « liberté, justice et dignité », selon les premiers mots d’ordre de la révolution syrienne.
En mars 2011, de jeunes collégiens, écrivent sur les murs de Deraa dans le sud du pays le slogan scandé dans toutes les rues arabes : « Le peuple veut la chute du régime ». Ils sont arrêtés par les services de sécurité et torturés. En réaction, les manifestations s’étendent à tout le pays.
Les forces du régime répondent systématiquement en tirant sur la foule. Dans le même temps, des centaines de jeunes activistes et autres civils sont arrêtés et disparaissent dans les prisons du régime. La répression chaque jour plus féroce, provoque de nouvelles protestations et demandes de réformes.

A la fin de l’année 2011, l’ONU dénombre déjà 5000 morts. La guerre est installée.

Huit ans plus tard , elle fait toujours rage et le plan du président Bachir El Assad de changer les dynamiques démographiques du pays apparaît désormais clairement.

Au dernier trimestre 2018, plus de 12 millions de Syriens étaient désormais déplacés, qu’ils vivent dans d’autres régions du pays ou à l’étranger, après avoir enduré d’innombrables violations des droits humains ou du droit humanitaire international.

Dans le même temps, le régime syrien et ses alliés agissent comme si le conflit touchait à sa fin. Tentant de faire oublier des années de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, ils exhortent publiquement les Syriens à retourner chez eux et appellent à la reconstruction.

Pourtant, à travers leurs témoignages, les réfugiés et déplacés racontent une histoire radicalement différente.

Ils expliquent notamment comment le régime a invariablement mis en œuvre un plan en trois étapes, cherchant à exclure du territoire sous son contrôle toute population qu’il estimait indésirable : activistes anti-régime, opposants, défenseurs des droits humains, Sunnites perçus comme étant opposés au gouvernement etc.

- La première étape consiste à vider entièrement de leur population les zones reprises aux groupes armés d’opposition, suite à de longs sièges faits de bombardements et attaques indiscriminés.

- la seconde étape vise à s’ assurer que les populations jugées indésirables ne reviendront jamais.

- La troisième et dernière étape consiste à restructurer puis reconstruire ces zones afin d’accueillir des populations perçues comme lui étant favorables.

Etape 1 : Bombarder, assiéger, affamer : le modus operandi du régime syrien pour contraindre à l’évacuation

Depuis le début du conflit, le régime d’Al-Assad a mis en œuvre une politique systématique de tueries et destructions pour reconquérir les zones civiles contrôlées par des groupes insurgés. Ainsi, un modus operandi similaire a été mis en œuvre à Homs, Alep, Zabadani, Madaya, Darayya, Muadhamiya et à la Ghouta orientale pour les contraindre à la reddition.

Les zones civiles contrôlées par l’opposition ont été systématiquement assiégées et encerclées par des checkpoints et des champs de mines antipersonnelles. Ceci afin d’empêcher les résidents de quitter les lieux et d’interdire à l’aide humanitaire, la nourriture, les médicaments et aux autres équipements vitaux d’y accéder.

Les zones résidentielles, incluant maisons, hôpitaux et écoles, ont fait l’objet de bombardements aveugles et systématiques. Au même moment, des civils mouraient de faim et de nombreux blessés ou malades décédaient faute de soins médicaux.

N’accordant aucun répit, les offensives du régime ont duré des mois, parfois des années, tant que les groupes d’opposition ne se résolvaient pas à la reddition ou à accepter des accords d’évacuation injustes.

Combinée à l’anticipation d’attaques meurtrières, cette stratégie du « capitulez ou mourez » n’a laissé d’autre choix que la fuite à des millions de civils syriens , contraints d’abandonner leurs biens et leurs terres à la merci du régime et ses alliés.

Étape 2 : Empêcher le retour des populations déplacées jugées indésirables

L’étape suivante du plan du régime pour façonner une nouvelle Syrie, construite sur une démographie recomposée, consiste à consolider des territoires qui lui soient fidèles, au sein de frontières redéfinies.

Tout en mettant l’accent sur la quasi-fin du conflit et le retour à la normale dans les territoires reconquis par le régime, le discours officiel a multiplié les appels au retour des réfugiés vers la Syrie et au début de la reconstruction.

Cependant, leurs conditions ne sont en aucun cas réunies, puisque les crimes et les violations massives du droit international humanitaire et des droits humains continuent dans l’impunité la plus totale, et que ce sont ces mêmes crimes qui ont conduit près de la moitié de la population syrienne à s’enfuir.

En fait, les récentes mesures prises par le régime et ses alliés ne montrent aucun respect pour les droits des Syriens, notamment les personnes déplacées à l’intérieur du pays et les réfugiés.

Les retours apparaissent sélectifs, et rien ne garantit les rapatriés contre la conscription forcée, la détention arbitraire, la torture ou les exécutions extrajudiciaires... Loin d’être accueillant, le régime a au contraire multiplié les mesures pour empêcher le retour de la majeure partie des populations déplacées ou réfugiées, via notamment une législation permettant de les exproprier ou de saisir et démolir leurs propriétés.

Étape 3 : Restructuration des zones reprises.

Après avoir repris le contrôle des zones tenues par l’opposition et les avoir vidées de leurs habitants, le régime a pris des mesures pour restructurer des quartiers ou des villages entiers. Ces mesures passent par des expropriations et expulsions, la saisie des terres, la destruction de propriétés, puis la promotion de nouveaux projets urbains destinés aux populations réputées fidèles au régime.

“Nous ne possédons plus de maison là-bas. Elle a été bombardée et complètement détruite lors des opérations militaires. J’avais un institut d’enseignement qui a également été démoli lors de ces opérations. Après la signature de l’ « accord des quatre villes » et le déplacement des population en direction d’Idlib, le régime a demandé aux résidents d’Al-Zabadani leurs titres de propriété, qu’ils soient restés dans la ville pendant les opérations militaires où qu’ils y soient retournés après qu’elles aient cessé. Cependant, comme de nombreuses familles s’étaient transmises leurs maisons de génération en génération, sans toujours faire de démarches administratives, toutes les habitations n’étaient pas aux noms de leurs habitants actuels. Par exemple, certaines propriétés étaient encore enregistrées au nom du grand-père et non du père. Et l’État en a profité pour vendre ou exproprier des terres appartenant à des résidents locaux.”

un résident d’Al-Zabadani

“Le 27 janvier 2017, les forces du régime ont pénétré dans Al-Fijah Spring . Sur Internet, je suis allé visiter des pages du régime syrien. Ils ont posté des images les montrant en train de piller les maisons d’Ain Al-Fijah. Ils ont tout volé, jusqu’au fils électriques qui ont été arrachés des murs. Les réfrigérateurs, machines à laver, meubles, ustensiles de cuisine, chambres, salons, plomberie, céramique, équipement de restaurant, voitures... tout ce qui pouvait être vendu ou utilisé a été pillé. Récemment, nous avons appris que ma maison, celles de mes frères, et notre restaurant avaient tous été dynamités. La maison de mon grand-père, où nous avons grandi, a également été explosée. Et ce fut le cas de nombreuses autres maisons. Personnellement, j’ai tout perdu. À l’âge de 30 ans, je suis désormais pauvre. Tous les habitants d’Ain Al-Fijah et Basimah sont comme moi”

un activiste online de la région de Wadi Barada

Tant que des conditions politiques et de sécurité suffisantes n’auront pas été réunies, et des garanties sur la protection des droits de tous les Syriens apportées, la communauté internationale ne devrait en aucun cas encourager le retour des déplacés et réfugiés Syriens, ni financer ou participer à la reconstruction de la Syrie.

Plus particulièrement, les entreprises, États ou organisations qui seraient tentés de prendre part aux plans de reconstruction du régime doivent garder en tête le risque de devoir un jour répondre de leurs actes pour des crimes internationaux et des violations des droits humains.

Participer dans les conditions actuelles à la reconstruction de la Syrie reviendrait à soutenir et légitimer les plans de recomposition démographique du régime. Ces plans risquent de priver définitivement des milliers, voire des millions de Syriens de leur terre. Ils condamneraient également les Syriens restant à vivre dans un État totalitaire et violent, renforçant l’impunité et enterrant définitivement toute perspective de réconciliation nationale.

La FIDH demande aux pays qui accueille des réfugiés syriens de garantir leurs droits et leur dignité. De rejeter les appels à un retour prématuré et forcé sous prétexte de stabilisation de la situation en Syrie.
La FIDH demande aussi à la communauté internationale de condamner publiquement le déplacement forcé de civils, une violation patente du droit international. La question de la restitution des biens immobiliers ne peut être exclue des pourparlers pour la paix.

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