Entretien avec Osman İşçi sur la situation des droits humains en Turquie

26/10/2015
Communiqué
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Le 10 octobre 2015, la manifestation pacifique organisée dans les rues d’Ankara s’est terminée dans un véritable bain de sang. L’explosion d’une bombe a fait plusieurs dizaines de morts et des centaines de blessés ; laissant peser derrière elle un climat de peur et de fortes inquiétudes quant au contexte des élections législatives prévues en novembre prochain.

Au lendemain de cet attentat, la FIDH a rencontré Osman İşçi à Bruxelles. Osman milite au sein de l’organisation membre de la FIDH en Turquie, Insan Haklari Dernegi - IHD (Association des droits de l’Homme). Il nous a fait part de son analyse sur la situation des droits humains dans le pays, sur l’augmentation de la violence, sur les conséquences pour les défenseurs des droits humains et sur les lois anti-terroristes mises en place récemment.

FIDH : De quelle manière la situation s’est-elle dégradée au cours des trois derniers mois ?

Osman İşçi : Depuis le 24 juillet, 241 civils ont été tués dans des affrontements armés avec les forces de police. Ce chiffre n’inclut pas les victimes du côté des forces de l’ordre, de l’armée ou des membres du PKK. Au total, près de 300 personnes ont été arrêtées depuis cette date, et 300 personnes ont été emprisonnées.

Pourquoi ces arrestations, comment sont-elles possibles ?
Parce que nous avons une loi intitulée « Loi de Sécurité Intérieure », qui est entrée en vigueur le 5 avril. Cette loi autorise la police à perquisitionner n’importe quelle maison, voiture, lieu de travail ou bâtiment, sans mandat délivré par la justice. Cette loi autorise également les policiers à faire usage de leurs armes pour prévenir tout rassemblement soupçonné d’être à l’encontre de l’ordre public. Rien que cela vous donne la mesure des graves violations à la liberté de rassemblement : plus de 1000 rassemblements ont été interdits ou ont fait l’objet d’une intervention des forces de police.

Un journaliste très célèbre, Ahmet Hakan, a été passé à tabac devant sa maison suite à une dénonciation. Dans le même esprit, le site de l’agence de presse Dicle News Agency a été bloqué à 24 reprises en 3 mois. Des zones temporaires de sécurité ont été instaurées. Presque toute la région sud-est est soit placée en zone temporaire de sécurité, soit sous couvre-feu ; tout cela est courant désormais, cela fait partie de notre vie quotidienne.

Pendant le couvre-feu à Cizre, 23 civils ont trouvé la mort, parmi ces civils des membres du PKK dont les corps ont été trainés dans la rue. Les forces de police ont pris des photos, tourné des vidéos puis les ont fait circuler, les ont tweetées : c’était une façon de faire parvenir un message aux familles et de leur dire « venez récupérer les corps maintenant ». Le plus important, c’est que la réaction des autorités a été quasi inexistante et qu’aucune enquête n’a été lancée.

Quelle a été la réaction du gouvernement turc ?

Lorsque les violences ont commencé, le président a déclaré « si les policiers hésitent à faire usage des armes pour empêcher une action quelconque ou une manifestation quelconque, ils auront à rendre compte de ces non-actions, de ces hésitations ». De la même manière, il a déclaré que les soi-disant intellectuels, les soi-disant représentants d’ONG devraient payer le prix de leurs actions. Aujourd’hui, nous payons le prix. Nous, représentants d’ONG, défenseurs des droits humains, syndicalistes, nous avons essayé d’organiser des manifestations pour la paix, nous avons été menacés et pour finir, il y a eu cet attentat.

Si vous mettez bout à bout tous ces problèmes, vous avez une idée de l’atmosphère politique dans laquelle nous vivons, qui n’encourage pas la démocratie, l’état de droit, les droits humains ou la paix mais qui favorise la violence et les extrémismes.
Je ne suis pas en train de dire que ce sont le premier ministre ou le président qui ont fait exploser cette bombe, mais personne ne peut dire à 100% que ces déclarations n’ont pas influencé cet extrémisme et cette violence. Car si vous êtes premier ministre et que vous dites « je refuse de dialoguer avec le HDP ou tout autre parti politique » alors même que le pays tout entier est attaqué, si vous associez ces personnes à la violence, au terrorisme et à l’extrémisme, vous faites passer un message. Et ceux qui travaillent sur le terrain, les extrémistes, reçoivent ce message et cela les entraînent à mener des actions violentes.

Le gouvernement utilise les lois anti-terroristes contre les kurdes. Quels sont les impacts de cette politique ?

Nous vivons dans un contexte figé basé sur le principe « Une nation, un drapeau, une langue ». Ce principe est inscrit dans notre constitution. Par ailleurs, nous avons une mentalité – et quand je dis « nous », je veux dire tout le pays – nous avons une mentalité de culture unique. Nous n’accordons aucune attention à ceux qui sont différents ou qui ont des identités différentes.

Lorsque vous avez différents peuples au sein d’une société, à savoir des kurdes, des arabes, des grecs, des chrétiens, des arméniens, des syriens, des juifs, et que vous continuez de proclamer que vous êtes une nation, un drapeau, une langue, vous mettez en avant des concepts artificiels. Cela se traduit par un clash entre les arguments que vous avancez et la réalité.

Dans un tel contexte, vous avez deux options : soit vous changez de politique, vous reconnaissez les droits de ces personnes et vous acceptez vos obligations, soit vous les attaquez. Pour pouvoir les attaquer, vous avez besoin d’une législation qui permette aux autorités d’agir. Vous avez besoin d’une volonté politique pour soutenir une telle législation et pour la mettre en œuvre. Et pour prévenir toute tentative d’enquête, vous devez mettre en place un système judiciaire qui ne soit ni indépendant, ni efficace et qui soit au contraire sélectif et subjectif. C’est ce que nous avons aujourd’hui. En plus, vous établissez des médias qui ne sont pas libres et qui ne posent aucune question. S’il existe des groupes de média qui posent des questions, vous leur faites subir des pressions, vous bloquez leurs sites internet, vous mettez leurs journalistes en prison, vous les traduisez en justice. C’est comme cela que le système fonctionne.

Si la communauté internationale ne réagit pas à ces violations, si personne ne questionne ce qui suscite ces violences, vous n’avez pas de problème. Si personne n’est responsable de ces violations, tout va bien et vous pouvez maintenir ces politiques. Voilà ce qui se passe lorsqu’on ne fait pas attention aux différences, lorsqu’on ne les reconnaît pas et lorsqu’on ne respecte pas ses obligations.

Quelle réaction espérez-vous de la communauté internationale ?

La communauté internationale, l’Union européenne, le Conseil de l’Europe, les Nations unies auraient dû adopter une position forte face à cette récente tragédie et auraient dû jouer leur rôle et mettre la pression sur un gouvernement qui bafoue nos droits. Une position forte aurait déjà dû être prise le 5 avril, lors du vote de la loi « Sécurité Intérieure ».

La « position passive » qui a été adoptée favorise la violence. Après les explosions qui ont frappé Diyarbakir le 5 juin, puis Suruc le 20 juillet, il n’y a eu aucune réaction. Cela a mené à l’explosion mortelle qui s’est produite à Ankara. Nous avions averti des risques de violence si rien n’était fait. Pourtant, la communauté internationale peut agir et se ranger aux côtés des personnes qui ont perdu la vie alors qu’elles manifestaient pacifiquement pour faire reconnaître leurs droits. Nous demandons à la communauté internationale de « relever l’étendard là où il est tombé » ; autrement, nous verrons la violence se perpétuer.

Nous lançons un appel à la communauté internationale afin qu’elle s’assure que les autorités turques retrouvent les coupables et les fassent répondre de leurs actes. Nous avons besoin d’une approche globale, généralisée et neutre face à cette terrible attaque, et cela passe par une réelle enquête, une enquête approfondie et impartiale menée dans la plus totale transparence.

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