Entretien avec Ahmet Insel, universitaire turc

16/05/2013
Communiqué
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Quelles sont aujourd’hui les principales préoccupations quant à la situation des droits humains en Turquie ?

Les principales préoccupations portent sur le non respect des droits fondamentaux, comme le droit à une justice indépendante et le droit à l’intégrité de son coprs, notamment face aux pratiques policières. Si l’on observe des améliorations, le problème reste important. Par exemple, depuis 2007, nous avons recensé 130 personnes mortes directement ou indirectement à la suite d’arrestations policières.

A côté de cela, nous avons bien entendu le problème kurde. Ce problème vient de la non reconnaissance par l’Etat turc des droits des kurdes de Turquie et de la non reconnaissance explicite de l’identité kurde comme identité citoyenne constitutive de la Turquie. Et la répression violente contre les kurdes qui continuent de mener ce combat de reconnaissance n’arrange rien au problème.

Le coût de cette repression et de cette négation a été tres lourd pour la société turque. Depuis 30 ans, le bilan civil, militaire et policier s’élève à plus de 40 000 personnes. Et cette situation s’accompagne inévitablement d’exactions des droits humains commis par les forces de securité. Ces dérapages et l’exacerbation de la logique sécuritaire font que la question des droits humains a été en Turquie une question extremement grave pendant des années, notamment durant les années 90.

Les choses commencent à s’améliorer maintenant, mais il reste encore un long chemin à parcourir.

Outre le droit à l’integrité de son coprs et à la justice, il existe un deuxieme volet des droits humains important en Turquie : les droits des femmes.

Les droits des femmes sont reconnus par la loi. Mais la tradition patriarcale et la domination masculine transforment de fait les femmes en citoyens de seconde classe. Ce combat n’est pas spécifique à la Turquie et trouve malheureusement écho dans de nombreux pays.

De nombreuses femmes de Turquie mènent un combat pour la reconnaissance de leurs droits. Il constitue d’ailleurs l’une des questions prioritaires pour l’élargissement de l’espace des libertés et de l’égalité en Turquie.

Il existe donc des violations des droits liées à l’éthnie et au genre. Et les discriminations sociales pourraient constituer d’une certaine manière une troisième catégorie de violations. En effet, la Turquie est un pays où les inégalités économiques et sociales sont beaucoup plus importantes que la moyenne des pays européens. Les inégalités de distribution de revenu, les inégalités régionales et culturelles et les inégalités qui se transmettent de génération en génération se creusent avec le développement de l’économie de marché. Il y a ici un vrai combat à mener, qui est pour le moment relayer au second plan de par l’urgence et la nécessité de résoudre la guerre civile larvée, qui est en fait le soulemevent kurde.

Si nous arrivons à résoudre le problème kurde pacifiquement, en donnant satisfaction aux kurdes et en créant un nouvel espace de citoyenneté kurde dans lequel tous les citoyens de Turquie se reconnaiteront à égalité, alors nous aurons ensuite plus de temps à consacrer aux problèmes universels causés par l’économie capitaliste.

De très nombreux journalistes sont actuellement emprisonnés en Turquie. Pourquoi un tel harcèlement ?

L’immense majorité des journalistes actuellement emprisonnés ont été arrêtés pour propogrande terroriste ou pour intelligence avec une organisation terroriste, souvent le PKK. Il existe aussi une tradition de luttte violente que l’extrême gauche turque n’a pas abandonnée, qui pose problème et qui justifie aux yeux des forces de l’ordre des arrestations de journalistes et d’avocats. Mais la aussi, la diminution du climat d’affrontement et de haine devraient permettre de dépasser ces exactions. En tous cas, si les juges ou le gouvernement continuent d’agir dans ce sens, cela deviendra de plus en plus insoutenable en Turquie et visible sur la scene internationale.

Que vous inspire la tenue du Congrès de la FIDH en Turquie ?

La tenue du Congrès de la FIDH à Istambul est importante pour la Turquie car les militants et organisations turcs auront l’occasion de rencontrer des militants venus du monde entier et d’échanger sur les problèmes, les inquiétudes et les avancées de chacuns. Ces rencontres physiques, entre personnes mobilisées sur la question des droits humains, est très importante pour les militants turcs.

Par ailleurs, si le problème kurde venait à se résoudre pacifiquement, cela signifierait que la FIDH tiendrait son congrès dans un pays qui n’est plus en situation de guerre civile larvée mais en situation post-conflictuelle. De nombreuses questions vont alors se poser, auxquelles la FIDH, de par ses expériences passées, pourra beaucoup apporter. De ce point de vu, il est aussi important que le congrès se tienne à Istambul.

Aussi, depuis des années la Turquie est concentrée sur elle-même et sur l’immediat, or il est important que nous percevions ce qui se fait actuellement à l’échelle de la planète sur la question du respect des droits humains. Ainsi, la Turquie pourra participer à ce combat, non par pour elle-même mais pour l’ensemble des citoyens.

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