Pinar Selek : "Lorsque j’ai appris l’annulation de mon acquittement en novembre 2012, cela a été un choc"

Interview avec Pinar Selek, écrivain et sociologue turque, connue pour son travail de défense des droits des femmes et des minorités.

FIDH : Ces dernières années, vous avez été acquittée à trois reprises d’accusations abusives de terrorisme portées contre vous il y a 12 ans. Cependant, fin 2012, la même cour qui vous avait acquittée en 2011 est revenue sur son verdict, et une nouvelle décision doit être rendue fin janvier. Comment interpréter ce revirement et qu’y a-t-il à craindre de ce nouveau verdict ?

Pinar Selek : Lorsque nous avons appris l’annulation de mon acquittement en novembre 2012, cela a été un choc pour tout le monde. Tout d’abord, cette décision a été rendue sans aucune base légale. Tout le monde le reconnaît : pas seulement mes avocats, mais également tous les barreaux en Turquie, ou encore les journalistes de différents courants. Par ailleurs, lors de l’audience, tout le monde s’est rendu compte que les juges voulaient me condamner à perpétuité. Les avocats, notamment, sont très inquiets, car ils ont remarqué que la cour était composée de nouveaux juges, inconnus jusqu’alors, et qui ne connaissent pas le dossier. Ces juges mènent ce nouveau processus judiciaire avec beaucoup de précipitation, comme si ils souhaitaient me condamner immédiatement. Mes avocats ont demandé la récusation de ces juges : cela a conduit à un report d’audience, mais n’a pas stoppé la procédure judiciaire. Les juges souhaitent coûte que coûte lire leur décision, une décision écrite à l’avance, qui sera rendue le 24 janvier.

FIDH : Les organisations de défense des droits humains et l’opinion publique restent très mobilisées sur votre cas. Est-ce que cela pourrait avoir une incidence sur la décision du 24 janvier ?

PS : En Turquie, il y a eu et il continue d’y avoir un grand mouvement de soutien de la part de l’opinion publique, des journalistes et des avocats, peu importe le courant politique. Tout le monde interprète ce nouveau développement dans mon affaire comme un coup d’état : pas un coup d’état du gouvernement, mais un coup d’état d’un groupe d’extrême droite, qui veut montrer qu’il existe toujours. Je pense que le triple assassinat d’hier à l’institut kurde de Paris en est également une manifestation. Ces forces sont encore présentes au sein de la bureaucratie civile et militaire et se nourrissent du climat de la guerre. Elles veulent que cette guerre continue et choisissent des personnes symboliques : les militantes d’origine kurde massacrées hier sont trois femmes : pourquoi s’en être pris précisément à des femmes ? On remarque que ce sont généralement des femmes qui luttent pour la paix qui sont ciblées. Et cela nous rend très inquiets.

Mais en même temps, ce qui nous donne espoir, c’est la mobilisation et le soutien. Par exemple, la mobilisation autour de mon cas a nettement renforcé sa visibilité. Il existait déjà une mobilisation et une solidarité au niveau national, mais désormais, même au niveau local, dans les universités, les sociologues vont faire circuler des tracts de soutien ; au lycée où j’ai étudié à Istanbul, les élèves vont aussi venir exprimer leur soutien. Il y a donc maintenant un soutien très social, à tous les niveaux. Et cela me donne espoir car c’est l’opinion publique toute entière qui résiste désormais contre l’arbitraire.

Au moment des faits qui me sont reprochés, ils ont voulu maquiller un incendie en attentat terroriste pour renforcer le sentiment nationaliste. Aujourd’hui, ils ne veulent pas que leur complot, que leur affaire montée de toutes pièces, éclate au grand jour. En réalité ils ont peur pour eux-mêmes. C’est pour cela qu’ils veulent ma condamnation, la condamnation de mes positions, mais également ma condamnation pour éviter qu’ils soient eux-mêmes condamnés !

Pour l’audience du 29 janvier, plus de 30 personnes vont faire le déplacement à Istanbul depuis la France, mais aussi depuis l’Allemagne, l’Italie, etc. Cela peut jouer un rôle. Il faut continuer à lutter. Parce que je sais qu’en Turquie les procès ne sont pas seulement juridiques, mais aussi politiques. Aujourd’hui, la lutte pour la démocratie et les droits de l’Homme se passe dans les procès ! Il y a un grand nombre de procès en Turquie, et chaque procès est symbolique d’une cause, d’une problématique particulière.

Cela fait quinze ans que cette affaire est en cours contre moi et il faut se montrer solide, il faut continuer à résister. C’est comme cela que la solidarité devient plus forte. On veut m’affaiblir, mais en réalité je deviens plus forte. C’est dur, c’est difficile, mais je vais continuer.

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