Tribune : Ce que l’Europe représente

Par Karim Lahidji, président de la FIDH

Publié dans Deutsche Welle le 12 septembre 2015 (en anglais).

Le 14 septembre, les ministres de l’Intérieur européens se rassembleront lors d’une réunion exceptionnelle pour traiter de la réponse européenne à la plus grave crise de réfugiés connue depuis la Seconde Guerre mondiale. L’Europe a échoué à plusieurs reprises à montrer courage et responsabilité face au plus grand défi de la région. Si d’ici lundi, l’Europe échoue une nouvelle fois à proposer une solution ambitieuse et unifiée, il ne s’agira pas seulement de l’abandon de milliers de civils innocents à leur sort, mais aussi de l’abandon de l’âme même de l’Europe.

On estime à environ 350 000 le nombre de personnes ayant tenté de rejoindre l’Europe par voie maritime lors des huit premiers mois de l’année 2015, la grande majorité fuyant le conflit en Syrie, en Afghanistan, en Irak et en Libye, ou la persécution et la violence en Érythrée. Cependant, alors que les États voisins de la Syrie luttent pour accueillir autour de 4 millions de réfugiés, les pays européens (d’une population totale de 50 millions d’habitants) se sont fièrement engagés à réinstaller quelques 22 000 réfugiés extérieurs à l’Europe. Durant la dernière réunion des ministres de l’Intérieur européens en juillet, les États membres ont été incapables d’accepter la proposition de la Commission européenne consistant à relocaliser 40 000 personnes provenant des principaux points d’entrée en Europe (l’Italie et la Grèce), et ce sur la base du volontariat. Depuis lors, seules l’Allemagne et la Suède ont montré une réelle volonté d’accueillir des réfugiés.

Le plan dévoilé par le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, lors de son discours annuel au Parlement européen la semaine dernière à Strasbourg, prévoit la relocalisation d’urgence de 120 000 réfugiés de plus à travers l’UE pour répondre à la crise et soulager les principaux États d’arrivées. Pourtant, on est loin d’être certains que cette proposition (qui ne permettrait même pas de pallier aux besoins de relocalisation estimés par l’UNHCR) sera approuvée par les ministres de l’Intérieur européens.

Plusieurs États européens, notamment la Hongrie, la République tchèque, la Slovaquie et la Pologne, ont clairement annoncé ces dernières semaines leur opposition à n’importe quel plan permanent de relocalisation d’urgence. D’autres États membres de l’UE (le Royaume Uni, l’Irlande et le Danemark) seraient exemptés d’un tel plan.

Face à cette tragédie humaine d’ampleur inégalée, le renforcement des contrôles aux frontières, l’intensification des efforts pour le retour de ceux qui ne bénéficient pas d’une protection internationale, et l’amélioration de la coopération avec les pays d’origine et de transit dans le but de contenir la migration clandestine, sont en tête des priorités de l’Europe. En effet, la seule chose que les pays de l’UE acceptent de renforcer est la sécurité : l’activité de l’agence européenne des frontières Frontex a beaucoup augmenté et des opérations maritimes ont été lancées par l’Armée européenne pour intercepter les embarcations de personnes migrantes.

D’autres propositions qui rendraient l’obtention de l’asile plus difficile sont en train d’acquérir des soutiens. Un programme pour créer une liste de pays d’origine considérés par l’UE comme « surs » dans le but de « filtrer » rapidement certaines populations, présumées non éligibles à l’asile, est particulièrement alarmant. Quelques pays pouvant figurer sur cette liste, comme le Kosovo et la Turquie, souffrent encore de graves et nombreuses violations des droits humains.

Alors que le débat continue et que les disparités persistent entre les pays européens sur la nature et l’échelle de la solution à adopter, des images glaçantes et des grands titres révèlent une Europe où, plutôt que d’y trouver la protection qui leur est promise, les femmes, les hommes et les enfants fuyant la guerre et la persécution rencontrent d’autres obstacles et font face à l’hostilité. Des corps qui s’amassent sur les côtes européennes, des personnes qui suffoquent à bord d’embarcations de fortune ou amassés à l’arrière d’un camion, des camps improvisés où les gens vivent dans des conditions inhumaines dans l’attente de l’examen de leur formulaire d’asile ou d’un départ pour un autre pays européen… Tout cela symbolise désormais une Europe qui semble s’être perdue de vue.

Le contraste est saisissant avec les sociétés civiles qui multiplient les initiatives à travers l’Europe, apportant des réponses spontanées aux défis que les gouvernements européens ne sont pas prêts à affronter, et mettant en lumière leur inaction flagrante. Ces initiatives et ce peuple représentent une autre Europe, une Europe qui refuse de fermer les yeux sur la souffrance humaine et sur ses propres obligations légales et morales, une Europe prête à agir et à compenser la faiblesse morale et politique de ses leaders.

Lors de leur réunion de lundi, les ministres de l’Intérieur européens devront écarter une bonne fois pour toute cette approche fragmentaire qui a caractérisé leur intervention jusque là, et adopter une stratégie commune, comme l’a recommandé plus tôt cette semaine l’UNCHR, dans ses directives pour faire face à la crise des réfugiés en Europe.

Avant tout, l’UE doit ouvrir davantage de voies d’entrée légale et sûre en Europe de manière à réduire le nombre de personnes forcées à recourir à des passeurs sans scrupules, et à risquer leurs vies par manque d’alternative. Cela devrait inclure l’octroi de visas et l’adoption de mesures pour faciliter la réunification des familles.

Ensuite, les responsabilités doivent être partagées. Tous les États doivent participer au dispositif permanent pour relocaliser les réfugiés lorsque leur nombre augmente aux frontières de l’Europe, et des engagements plus conséquents en matière de réinstallation doivent être pris.

L’acquis (la législation communautaire en matière d’asile) doit aussi être efficacement mis en œuvre et des enquêtes doivent être menées sur les violations présumées. Le règlement de Dublin, qui donne aux principaux pays de première arrivée une responsabilité disproportionnée quant au traitement des demandes d’asile, doit être réformé pour que les responsabilités soient calculées en fonction de la capacité d’accueil plutôt que de la position géographique. Les demandeurs d’asile doivent aussi avoir la possibilité de choisir le pays dans lequel ils veulent demander l’asile.

Ces initiatives doivent aller de pair avec des efforts pour établir une véritable opération de recherche et de sauvetage en Méditerranée, et s’attaquer aux causes profondes de la crise des réfugiés.

Il est temps pour l’Europe de faire la démonstration de ses valeurs fondatrices en reconnaissant l’humanité et la dignité de ceux qui embarquent pour des voyages dangereux et risquent leur vie pour atteindre l’Europe, en apportant une solution efficace et unifiée à leur demande de protection et d’assistance. Il est temps pour l’Europe de s’élever, unie contre ceux qui cherchent à promouvoir leur propre programme anti-démocratique et xénophobe, et aux côtés de ceux qui ont fait preuve de solidarité et qui ont ouvert leurs portes aux réfugiés. Il est temps pour l’Europe d’affirmer son leadership politique et moral et de réaffirmer une bonne fois pour toute ce qu’elle représente : la démocratie, la dignité humaine, et par dessus tout, le respect des droits humains.

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