Lettre ouverte aux Etats membres de l’Union européenne

02/03/1998
Communiqué

La Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme (FIDH) est extrêmement alarmée concernant la dégradation croissante de la situation des droits de l’Homme au Kosovo.

Les affrontements qui ont opposé ce samedi les Albanais aux forces serbes (police spéciale et forces paramilitaires) ont atteint un niveau de violence sans précédent qui laisse craindre l’imminence d’une véritable guerre civile. Des opérations massives ont été menées par la police serbe dans plusieurs villages albanais, qui ont entraîné la mort de 14 Albanais, selon les informations fournies par le Conseil pour la Défense des Droits de l’Homme et des Libertés de Pristina (CDHRF).

Le CDHRF, membre de la FIDH, nous tient en effet régulièrement informés des événements survenant dans cette région. Dans son rapport relatif aux violations des droits de l’Homme et des libertés fondamentales survenues en 1997, cette organisation dénonce les violations systématiques et institutionnalisées dont se rendent responsables les autorités serbes, en contradiction flagrante tant avec les instruments internationaux liant la République Fédérale de Yougoslavie qu’avec la législation interne. Cette situation a pu être confirmée par la FIDH au cours de différentes missions, dont la dernière s’est déroulée en août 1997.

Au cours de l’année 1997, le CDHRF a recensé 35 cas d’Albanais décédés de mort violente, notamment suite à des actes de torture infligés par les forces de police, et 5031 cas de mauvais traitements du fait des forces de police serbes, des autorités responsables de l’application des lois et des citoyens serbes.

La pratique des procès politiques à l’encontre des Albanais s’est poursuivie ; en sont notamment la cible des défenseurs des droits de l’Homme, des dirigeants syndicaux et des personnes affiliées à des partis politiques. Ces procédures aboutissent invariablement à des condamnations à de lourdes peines de prison pour terrorisme ou activités hostiles à l’Etat. La plupart des personnes poursuivies ont été soumises à la torture pendant toute la durée de la procédure dans le but d’obtenir d’elles des aveux ; leurs droits de la défense ont également été violés.

Dans le domaine de l’éducation, la situation reste particulièrement préoccupante. Depuis sept ans, les élèves, étudiants et professeurs albanais ont organisé des cours dans des habitations privées, des garages et des sous-sols (système scolaire parallèle). Les descentes policières dans ces locaux ont été très nombreuses en 1997, et un grand nombre d’enseignants ont été victime de mauvais traitements. Les manifestations pacifistes visant à ce qu’il soit mis fin à l’occupation des locaux de l’Université de Pristina par les autorités serbes ont été réprimées dans la violence. La signature d’un Accord de principe relatif à l’enseignement en Albanais n’a pas permis d’éviter ces nouvelles exactions.

La répression exercée à l’encontre des Albanais les a bien souvent réduits à la misère et a contraint un certain nombre d’entre-eux à fuir le Kosovo, répondant ainsi au voeu des autorités serbes, qui aspirent à un véritable nettoyage ethnique de la région. Plusieurs dizaines de familles albanaises ont été expulsées de leur habitation en 1997, et des familles serbes leur ont été substituées. L’installation de 20 000 réfugiés serbes originaires de Bosnie-Herzégovine et de Croatie sert également cette politique de marginalisation de la population albanaise, qui est pourtant numériquement largement dominante au Kosovo.

L’interdiction de l’usage de la langue albanaise dans l’administration et les services publics participe de la politique de violence exercée à l’encontre des Albanais au Kosovo. Les noms des institutions, entreprises, lieux publics, etc. sont écrits en alphabet cyrillique et les monuments historiques dans les écoles, universités et autres lieux publics ont été remplacés par des monuments en l’honneur de personnalités serbes.

La FIDH condamne fermement la spirale de violence et de répression dont sont victime les Albanais au Kosovo. La politique d’oppression menée par les autorités serbes risque de provoquer la guerre civile, dont la flambée de violence des derniers jours constitue un signe avant-coureur très préoccupant. Seul le respect de ses engagements internationaux en matière de droits de l’Homme par la République Fédérale de Yougoslavie permettra d’éviter qu’une telle catastrophe ne survienne. Une solution politique est également indispensable, qui permette de réunir Serbes et Albanais à la table de négociations. Une médiation internationale pourrait à cet égard être déterminante du succès d’une telle entreprise.

La FIDH appelle les Etats membres de l’Union européenne à s’investir totalement, y compris dans le cadre des instances européennes compétentes, afin de favoriser le respect des droits de l’Homme et de contribuer à la préservation de la paix civile et à l’instauration d’un processus politique au Kosovo.

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