Robert Badinter sur l’état d’urgence : « Nous sommes en présence d’une double menace »

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Discours de Robert Badinter à l’occasion du diner annuel de la FIDH (8 décembre 2015) à la Mairie de Paris.

Ce que je souhaiterais vous dire c’est que l’époque est difficile, et qu’elle ne cessera pas à mon sens de l’être pendant les mois et les années à venir. Je me dis parfois, après ce qui est déjà un long parcours de vie, que dans ce parcours, au fond, rétrospectivement, il y aura eu une décennie de bonheur pour les défenseurs des droits de l’Homme. Une décennie c’est déjà énorme au regard de la nature humaine, mais une décennie : celle qui commence avec la chute du mur de Berlin et qui s’achèvera 11ans plus tard – une décennie plus une- avec la chute des Twin Towers à New York. A partir de là, on connaît la suite de l’histoire, et nous savons aujourd’hui quel visage barbare cette histoire aujourd’hui nous présente.

Ce que je souhaiterais dire à ce sujet, c’est que nous sommes en présence d’une double menace. La première, la plus évidente, la plus éclatante, et la plus barbare aussi, c’est celle du terrorisme.

À cet égard, il y a dans le terrorisme un piège tendu, indépendamment des crimes consommés, parce qu’il y a toujours un dessein politique derrière le terrorisme. Et ici ce n’est pas seulement un dessein de conquête. C’est plus encore. C’est un piège qui est tendu et particulièrement tendu à nos amis musulmans.

Je rappelle toujours, parce qu’on se focalise sur le fait qu’il y a des musulmans qui hélas pratiquent le terrorisme comme il y en a dans toutes les sociétés, qu’aujourd’hui près de 90% des victimes du terrorisme dans le monde sont des musulmans et que les premières cibles des terroristes sont les musulmans. Je le dis parce que l’autre partie de la menace ou du piège c’est la stratégie de la provocation et de la réaction. Il y a là, dans le terroriste et dans le terrorisme tel qu’il est aujourd’hui pratiqué, un piège tendu qui est la réaction bien naturelle devant ce qui est barbarie.

J’espère que très peu d’entre vous n’ont jamais vu ce qu’était un attentat terroriste, et ce qui est immédiatement après un attentat terroriste, l’état des lieux et surtout des êtres.

J’ai vu, la première fois, la représentation du terrorisme sous une forme singulière pendant l’occupation allemande. J’avais 12ans quand j’ai vu sur les murs des métros les célèbres affiches rouges avec le visage des résistants exécutés, Manouchian etc. Puis j’ai vu l’autre aspect, celui-là bien des années après, quand il y a eu des attentats nombreux à Paris entre 1980 et 1986, pour de multiples raisons, et qu’avec Gaston Defferre, qui était alors ministre de l’Intérieur, nous sommes allés rue de Rennes après un attentat particulièrement cruel qui avait couché sur le sol des dizaines de victimes. C’est une représentation, une vision, qu’aucun être humain ne peut jamais oublier.

C’est pourquoi je met en garde contre le piège que cette horreur nous tend : nous, militants des droits de l’Homme, ce qui nous anime, c’est la passion de la justice et de la liberté.

Le piège qui est tendu, c’est que disparaissent dans nos sociétés démocratiques les piliers de la liberté et les fondements de la démocratie pour que dans une réaction explicable contre la barbarie du terrorisme, ces biens si précieux, si difficilement gagnés, si difficilement conservés, d’un seul coup soit altérés, compromis, voire ruinés par l’excès de répression.

Il faut à cet égard le dire, et je le répéterai jusqu’au bout : l’état de droit n’est pas l’état de faiblesse et je ne suis pas de ceux qui croient que face à la menace et à la mort il faille rester passif ou vivre dans les nuées idéologiques.

Ce sont des êtres humains qui meurent, et qui meurent parce qu’ils avaient le malheur de se trouver là. Ce n’est point pour autant que nous devons perdre de vue ce que sont les défenses construites si difficilement dans nos démocraties contre l’arbitraire, l’excès, le pouvoir policier sans les contreparties et les garanties judiciaires. Et c’est dans cet équilibre, si fragile, que réside véritablement l’un des enjeux majeur de la lutte contre le terrorisme. L’état de droit, pas la faiblesse et l’excès qui emportent l’état de droit. C’est difficile. Ça demande à nos gouvernants beaucoup de sang froid, beaucoup de maîtrise face à ce qui est aussi légitime, c’est-à-dire les vagues émotionnelles, et le cri de vengeance qui s’échappe à la vue des cadavres, des corps et à la représentation qu’on ne peut pas ne pas se faire : ’’ Et si c’était ma fille, et si c’était mon fils, et si c’était moi ’’.

C’est cela, un des pièges tendu par le terrorisme aux démocraties, et délibérément.

À cet égard, cela demande des militants des droits de l’Homme beaucoup de sang froid, beaucoup de convictions, mais aussi une constante pensée, sympathie, au sens propre du terme, pour ceux qui meurent, victimes innocentes du terrorisme.

C’est dans cette balance-là que réside la difficulté et la grandeur du combat pour les libertés, ne jamais plier devant le terrorisme, ne jamais faire céder nos principes au terrorisme.

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