Iran : « La levée des sanctions économiques doit être la plus étendue et la plus rapide possible »

Entretien avec Karim Lahidji, président de la FIDH, réalisé à la suite de l’accord du 14 juillet 2015 entre l’Iran les pays du « P 5+1 » (Etats-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni et Allemagne) sur le programme nucléaire iranien.

Pourquoi cet accord est-il si important ?

Karim Lahidji : D’une manière générale, après 12 ans de négociations discontinues, cet accord montre à la communauté internationale, et à tous les États, que tout se passe mieux quand on dialogue. Quand on entre dans une stratégie de rupture, non seulement l’État est perdant, mais le peuple l’est également. Et on n’arrive jamais à une solution. C’est le message principal, surtout envers les pays qui, comme l’Iran, sont considérés comme des pays fermés.

Mais, si les sanctions sur les armements étaient à mon avis complètement nécessaires, le peuple iranien a beaucoup, beaucoup souffert des sanctions économiques. C’est la raison pour laquelle, en tant que militant des droits humains, en tant que président de la FIDH, je souhaite que la levée des sanctions économiques soit la plus étendue et la plus rapide possible pour que le peuple iranien puisse enfin en bénéficier. Surtout du côté des produits pharmaceutiques, car il y en a un besoin très urgent.

Quel est l’impact national de cet accord ?

KL : Mardi 14 juillet, après la fin du jeûne du Ramadan, des dizaines de milliers d’iraniennes et d’iraniens sont descendus dans la rue. C’était comme une grande victoire, un grand soulagement : pour eux, l’ouverture avec la communauté internationale signifie l’ouverture au niveau national. Ils ont subi cette rupture à l’international comme une rupture à l’encontre du peuple iranien. C’est pour ça que cette manifestation était un message indirect du peuple iranien à son gouvernement :

« Pendant 10 ans vous avez justifié cette fermeture en raison de votre contentieux, votre guerre médiatique avec les occidentaux et la communauté internationale. C’est la fin de cette guerre froide. Pourquoi y a-t-il une ouverture vers la communauté internationale mais pas d’ouverture vers votre peuple ? » s’interrogent-ils.

Nous savons que depuis plusieurs années, et surtout depuis 2009, il y a eu une augmentation progressive de la répression en Iran. Des centaines d’activistes politiques, de défenseurs des droits humains, d’avocats, nos amis défenseurs membres de la FIDH comme Abdolfattah Soltani, Mohammad Seifzadeh, Nargess Mohammadi, ainsi que des dizaines de journalistes sont toujours en prison. Ils ont été condamnés à des peines que l’on réserve aux criminels : par exemple, Abdolfattah Soltani, un avocat, a été condamné à 13 ans de prison simplement pour défendre des prisonniers de conscience et promouvoir pacifiquement les droits humains. Cela paraît invraisemblable !

Avec l’arrivée au pouvoir d’un modéré comme Hassan Rouhani, nous nous attendions à ce qu’il respecte les promesses énoncées au cours de sa campagne présidentielle. Dans la soirée du 14 juillet, lors des manifestations en Iran, il était possible d’entendre le message suivant : « Voilà, tu as réussi à faire passer ton message à ces six grandes puissances mondiales. Maintenant, c’est à ton tour d’aller plus loin, de réaliser ton projet et de respecter tes promesses de campagne. »

Malgré la répression constante, je crois que cet accord va dynamiser la société civile iranienne. À moyen terme, je crois que la société civile iranienne va contraindre le président Rouhani, peut-être même le guide suprême, à revenir sur cette politique de répression et à ouvrir d’avantage la société iranienne.

La prochaine échéance importante pour voir s’ils auront entendu les demandes du peuple sera, bien sûr, les élections législatives de mars 2016. Dialoguer avec la population iranienne, c’est aussi respecter le choix du peuple iranien.

Quel est l’impact sur la région ?

KL : Cet accord est un pas vers la paix, pour l’Iran comme pour la région. En effet, c’est une région qui, tous les jours, a son lot de victimes, surtout depuis l’intervention américaine en Irak de 2003. C’était donc un soulagement pour le peuple iranien, et pour la région, d’éviter un nouveau conflit armé. Est-ce que ça va faciliter un accord tacite entre la République islamique d’Iran et les occidentaux, (surtout les États-Unis) qui sont présents dans la région, je ne sais pas.

Évidemment, il y a un ennemi commun : l’État islamique. Ennemi des états de la région, dont la Syrie et l’Irak, mais également des occidentaux qui y sont présents (États-Unis notamment, mais aussi la France). Il me paraît toutefois très difficile qu’ils arrivent à un plan commun pour lutter contre l’État islamique.

Tant que la guerre sera présente dans cette région, il sera difficile de parler de l’amélioration des droits humains. Par contre, cet accord a peut-être envoyé un message aux pays de la région : la négociation peut l’emporter sur la violence.

Quels sont les pas à franchir dans les prochains mois ?

KL : Le parlement iranien doit tout d’abord voter l’accord. Je crois qu’il passera, car le guide suprême - qui reste intouchable par les conservateurs comme les réformateurs - a validé l’accord d’une manière implicite en remerciant son équipe. On verra dans les jours à venir. De toute façon, les conservateurs continueront de s’y opposer et de faire obstacle aux réformes de Rouhani ; mais je ne crois pas qu’il y aura trop d’entraves, tant du côté du Congrès américain que du Majlis iranien, pour entériner cet accord.

Par contre, la levée des sanctions prendra un peu plus de temps. Le Conseil de sécurité des Nations unis (ONU) a entériné l’accord très rapidement, mais la levée effective des sanctions économiques ne commencera pas jusqu’à ce que l’ONU reçoive confirmation que l’Iran a mis en place certaines réformes de ses installations nucléaires. Je crois que la République Islamique respectera cet accord au moins jusqu’à ce que les sanctions soient pratiquement levées et son argent débloqué.

C’est dans ce contexte que les contrôles réguliers de l’AIEA (l’Agence internationale de l’énergie atomique) sont indispensables. Son rôle est très important, et ses visites doivent être régulières pour s’assurer du respect de l’accord.

Je ne crois pas qu’au cours de l’année 2016, nous assisterons à des tensions entre l’Iran et la communauté internationale. Tous savent qu’un renversement de la décision du Conseil de sécurité de l’ONU sur la levée des sanctions est toujours possible. Si la communauté internationale se rend compte que le régime iranien ne respecte pas ses engagements, les pays hostiles à cet accord en profiteront pour tacler l’Iran et les six pays signataires.

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