"L’air que nous respirons"

22/06/2009
Appel urgent

Une version plus courte de cette tribune a été publiée dans le quotidien
Libération du 22 juin 2009, sous le titre : "Un climat de peur"

Aussi spontanées qu’elles puissent paraître, les manifestations qui se sont
succédées depuis l’annonce des résultats des élections en Iran ne peuvent pas
se résumer à une simple contestation de fraudes électorales. Il n’en reste pas
moins que ces démonstrations de foules, et ce en dépit d’une répression de plus
importante, sont d’une ampleur historique. Elles brassent tous les pans de la
société, et ne peuvent avoir pour origine les seuls cercles de réformateurs.
C’est l’ensemble du système iranien qui semble se fissurer, s’effondrer sous le
poids de ses contradictions, comme si l’accumulation de frustrations, de
tensions sociales et de peurs tout au long de ces derniers mois devait
forcément se déverser dans les rues, au mépris du danger extrême que cela
comporte.

La Terreur Ces manifestations ne peuvent en effet être
interprétées sans une mise en perspective des événements survenus récemment,
qui révèlent une montée en puissance progressive de la contestation du pouvoir
en Iran. L’Observatoire pour la protection des défenseurs des droits de
l’Homme*, qui publie ces jours ci son rapport annuel, rappelle ainsi que tout
au long de l’année 2008, la répression à l’encontre du mouvement social, qu’il
s’agisse des défenseurs des droits des femmes ou des minorités, mais aussi des
syndicats et des étudiants, n’a cessé de croître. La fermeture du Centre des
Défenseurs des droits de l’Homme en Iran, fin décembre 2008, en a constitué
l’un des exemples les plus frappants.

Comme dans de nombreux autres pays, la crise économique a ainsi placé les
syndicalistes, les défenseurs du droit à la terre et les autres acteurs du
mouvements social dans le collimateur des autorités. Ce n’est ainsi pas un
hasard si les jours précédant le premier mai 2008, des arrestations se sont
multipliées en Iran, « dans le but », nous dit le rapport,
« d’intimider les syndicalistes et de créer un climat de peur ».
L’arrestation hier d’un économiste connu pour ses critiques de la politique
économique menée par le gouvernement iranien illustre là encore cette
tendance.

La Terreur comme méthode de gouvernement, tel semble avoir été le but
poursuivi par les autorités iraniennes ces deux dernières années. L’utilisation
massive de la peine de mort - plus de 345 sur toute l’année 2008 -, et sa
publicité macabre, n’ont eu pour but selon nous que d’accentuer encore ce
climat délétère. Mais paradoxalement, la société civile a su utiliser cette
violence aveugle de l’Etat, comme levier pour en dénoncer les outrances
(utilisation de la lapidation, pendaisons de personnes mineures au moment des
faits...), et mettre en évidence l’absurdité d’une telle politique.

Révélateur L’ampleur de la répression n’a eu d’égal que le
courage de ces défenseurs iraniens, qui ont osé affronter le régime, et l’ont
souvent payé cher. Les femmes, surtout, qui avaient lancé il y a quelques
années une « campagne pour un million de signatures » pour réclamer
l’égalité de statut entre les genres dans la loi iranienne, ont continué de
subir un harcèlement judiciaire constant, mais ne se sont jamais découragées.
Elles sont nombreuses aujourd’hui à faire partie des manifestants qui demandent
l’annulation du scrutin.

L’ampleur de la fraude électorale a certes joué le rôle de révélateur pour
ces Iraniennes et Iraniens qui descendent aujourd’hui dans la rue. Elle a
montré aussi que l’engagement de ces défenseur(e)s qui ont dénoncé patiemment
et pacifiquement les incohérences de ce système n’a pas été vain. A leur
manière, ces avocats, journalistes, militants associatifs, ou simples citoyens
ont préparé le terrain nécessaire à cette prise de conscience.

Ils sont - toute proportion gardée - représentatifs du combat de ces
milliers d’hommes et de femmes dans le monde, qui eux aussi ont eu à affronter
une crispation sociale dans leur pays ces derniers mois, ainsi qu’à une
répression accrue, y compris au sein des Etats démocratiques.

Roberto Saviano rappelle fort justement dans la préface du rapport de
l’Observatoire que « les droits de l’Homme font partie de l’air que
nous respirons, et renoncer à savoir, à connaître et à agir signifie renoncer
complètement à soi-même.
 » avant de conclure, en guise de soutien
prémonitoire à la rue iranienne : « n’oublions pas celles et ceux
qui se battent pour la liberté, l’égalité et la justice (…) nous devons faire
que ce combat n’emprisonne personne, mais nous libère tous
 ».

Souhayr Belhassen, présidente de la Fédération internationale des
ligues des droits de l’Homme (FIDH)

Eric Sottas, secrétaire général de l’Organisation Mondiale Contre la
Torture (OMCT)

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