La duplicité des autorités indonésiennes

16/02/1999
Rapport

Nul doute que 1998 marque un tournant dans l’histoire
de l’Indonésie. La crise économique qui a frappé
l’Indonésie plus durement encore que la plupart de ses
voisins (la roupie perd 80% de sa valeur), les
manifestations étudiantes qui ont marqué la
renaissance d’un pouvoir populaire, et, bien sûr, la
chute de Suharto après plus de 30 ans de pouvoir sans
partage... autant d’éléments qui, en déstabilisant les
assises d’un pouvoir autoritaire, ont ouvert la voie à une
démocratisation authentique.

En mai, tous les espoirs semblaient permis, et si en
succédant à Suharto dont il était l’ancien bras droit, le Président Habibie n’avait qu’une crédibilité toute
relative, son gouvernement semblait promis à une durée
éphémère, et laisserait bientôt place à un gouvernement
réellement représentatif. Par ailleurs, des signes positifs
de changement apparaissaient : les libertés
d’expression, d’opinion et de manifestation avaient à
nouveau droit de cité ; des prisonniers politiques étaient
libérés5 ; une partie des troupes étaient retirées de
territoires tels que le Timor Oriental (au sujet duquel des
négociations tripartites sous l’égide de l’ONU
s’engageaient à New York) ; l’omnipotente armée
semblait perdre peu à peu pied face aux autorités
civiles. De plus, le nouveau gouvernement s’engageait à
ratifier les textes internationaux relatifs aux droits de
l’Homme, et ratifiait en particulier la convention n°87 du
BIT relative à la liberté d’association. Cette ratification,
associée à la déclaration du gouvernement selon
laquelle les travailleurs étaient désormais libres de
former leurs propres syndicats, a mis fin au monopole
du syndicat " officiel ", le FSPSI (All-Indonesia Trade
Union) pour ouvrir la voie à un mouvement syndical
indépendant. Parmi les signes positifs, notons
également la libération du dirigeant syndical Muchtar
Pakpahan (leader de la SBSI, Indonesian Prosperity
Union, fondée en 19926), qui purgeait une peine de
quatre ans de prison.

Certes, la situation était loin d’être idyllique : les
autorités semblaient impuissantes face à la crise
économique, et l’impact social de la crise se faisait de
plus en plus durement sentir7 ; de plus, l’armée était
pour le moins réticente à laisser échapper son pouvoir ;
le retrait des troupes du Timor Oriental s’avérait
davantage une opération de relations publiques qu’une
expression de réelle volonté de dialogue ; la situation à
Aceh se dégradait très brutalement durant l’été ;
surtout, les émeutes reprirent de plus belle, auxquelles
faisait pendant une répression sévère. Pour autant,
durant une grande partie de l’année écoulée, l’Indonésie
semblait à la croisée des chemins, et telle était encore
l’impression qu’en avaient retiré les observateurs de la
FIDH à l’issue de leur séjour en Indonésie en
septembre.

Force est de reconnaître que cette hésitation n’est
aujourd’hui plus de mise, et que Habibie ne tient pas
les engagements relatifs aux droits de l’Homme qu’il
avait lui-même pris lors de son accession au pouvoir.

Les derniers événements tragiques survenus en
Indonésie et au Timor Oriental, qui ont encore fait des
dizaines de morts, ne laissent plus guère de place à la
perplexité sur les intentions du gouvernement Habibie,
dont il faut souligner qu’il n’est constitué que d’anciens
dignitaires du régime Suharto. L’affirmation de Habibie
" je suis le meilleur élève du meilleur professeur " laisse
peu de doutes quant à son allégeance à son prédécesseur.

L’argument du maintien de l’ordre public
à tout prix est régulièrement avancé pour justifier un
recours systématique et excessif à la force et à une
répression qui n’a rien à envier aux méthodes
employées sous Suharto. A contrario ces événements
renforcent singulièrement ceux qui, déjà au mois de
septembre, considéraient que les tenants des méthodes
autoritaires allaient l’emporter, dont au premier chef
l’armée, qui, bien que divisée, semble avoir conservés
intacts tous ses réflexes autoritaires, se parant ainsi
des vertus de dernier rempart contre le chaos.

Ainsi, au scepticisme - qui était celui de la délégation de
la FIDH et de la grande majorité des gens rencontrés à
Djakarta - succède aujourd’hui une grande désillusion et
une très grande inquiétude, renforcée par une impunité
générale à l’égard des auteurs des violations des droits
de l’Homme. Il est évidemment encore temps pour que
les inflexions nécessaires soient données pour rassurer
la population sur la sincérité, la qualité et l’ampleur des
engagements pris. Encore faut-il que la communauté
internationale tout entière prenne la mesure des périls
qui se sont déjà annoncés et exerce par tous les
moyens les pressions qui s’imposent.

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