Bogotá, 19 juin 2026. La Chambre de reconnaissance de la vérité, de la responsabilité et de la détermination des faits et des actes (Sala de Reconocimiento de la Verdad, la Responsabilidad y la Determinación de los Hechos y Conductas) de la JEP a publié l’ordonnance n° 03 du sous-dossier « Sierra Nevada de Santa Marta et des communes de la Serranía del Perijá », relevant du macro-dossier 09. La FIDH accueille favorablement cette décision qui retient la responsabilité pénale de cinq anciens membres du bloc des Caraïbes comparaissant devant la JEP pour les crimes suivants, relevant de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre : exterminations, persécutions, assassinats, disparitions forcées, déplacements forcés de population, torture, violences sexuelles, pillages et destruction de biens culturels et de lieux sacrés. Ils ont tous été commis entre 1996 et 2007 à l’encontre des peuples autochtones Arhuaco, Ette Ennaka, Kankuamo, Kogui, Wayúu, Wiwa et Yukpa, et de la communauté noire afro-colombienne.
La Chambre a estimé que les crimes n’ont pas été commis de manière isolée, mais qu’ils sont l’expression d’un schéma macro-criminel systématique de contrôle social et territorial, exécutés selon cinq formes d’action :
– la cooptation et le dépeuplement du territoire des autorités et des chef·fes ethniques ;
– l’élimination, la menace ou le bannissement de toute personne considérée comme « ennemie » ou collaborant à d’autres groupes armés ;
– la sanction à l’encontre de toute personne qui enfreindrait les règles imposées par l’organisation ;
– le contrôle des femmes et des filles par des violences sexuelles et basées sur le genre ;
– la domination de zones et de couloirs stratégiques portant gravement atteinte au territoire, à la nature et aux lieux sacrés des peuples autochtones.
Ce schéma répondait à une logique de lutte armée prolongée utilisée par les FARC-EP pour chercher à asseoir une domination non seulement militaire, mais aussi politique, sociale et culturelle. Le bloc des Caraïbes a exercé des fonctions de régulation de la vie collective, convertissant les territoires ethniques en environnements constamment dominés par un ordre imposé parallèlement à celui des autorités ethniques et de l’État lui-même.
La FIDH, en tant que représentante légale du peuple Wiwa dans le macro-dossier 09, et l’Organización Wiwa Yugumaiun Bunkuanarrua Tayrona (OWYBT) ont insisté dans l’ensemble des procédures, audiences et documents sur la nécessité de reconnaître les victimes dans leur ensemble, c’est-à-dire, en tant que peuples dont l’existence même est menacée, ainsi que le préjudice causé au territoire dans ses dimensions spirituelle, culturelle et sociale. Nous nous félicitons que la Chambre ait pris en compte les dommages causés selon cette approche des trois dimensions reconnues par l’ordonnance.
La violence sexuelle et la violence fondée sur le genre étant des crimes passés sous silence depuis longtemps, nous nous réjouissons également que l’ordonnance reconnaisse leur existence et qu’elle établisse qu’ils constituent une pratique tolérée par l’état-major et les commandant·es du bloc des Caraïbes. Cependant, nous considérons que cette reconnaissance, même si elle est capitale, est loin de refléter l’ampleur réelle de ces crimes.
La JEP a recensé, à titre provisoire, un total de 423 crimes attribués au bloc des Caraïbes : 163 assassinats, 211 déplacements forcés, 53 disparitions forcées et 25 faits de violences sexuelles et fondées sur le genre. Ces pratiques ont été qualifiées de crimes contre l’humanité (assassinats, disparitions forcées, exterminations, transferts de population forcés, torture, persécutions et violations) et de crimes de guerre (homicides, déplacements de population civile, torture, violations, pillages et destructions de biens culturels ainsi que de lieux de culte).
La décision rendue reconnaît les dommages causés selon trois dimensions que la FIDH et l’OWYBT ont toujours revendiqués comme intrinsèquement liés : les dommages individuels (vie, intégrité, santé, patrimoine économique, atteintes psychologiques) ; les dommages collectifs (survie matérielle, identité ethnique, autonomie, autodétermination, autonomie politique) ; et les dommages territoriaux, causés à la nature et aux lieux sacrés (profanation de sites de pagamento (offrandes)), interruption de pratiques spirituelles et culturelles, désintégration de la souveraineté alimentaire et des mécanismes de transmission intergénérationnelle des savoirs). Pour les peuples autochtones de la Sierra Nevada, le territoire est un organisme vivant et sacré, pilier de leur identité et de leur survie.
La JEP a identifié comme principaux responsables quatre membres de l’état-major du bloc des Caraïbes des anciennes FARC-EP : Abelardo Caicedo Colorado (Solís Almeida), Luis Alejandro Cuadras Solórzano (Leonardo Muñoz), Gilberto Giraldo (Aldemar Altamiranda) et Héctor Hernández (Fabio Borges) ; ainsi que Marcos Martínez (Silfredo). Ce dernier, qui ne faisait pas partie de l’état-major à l’époque, a toutefois joué un rôle déterminant dans la mise en œuvre du schéma macro-criminel. Tous sont appelés à reconnaître publiquement leur responsabilité. S’ils le font, ils emprunteront la voie du dialogue vers des sanctions aménagées. En cas de refus, l’affaire sera soumise à une procédure contradictoire, au terme de laquelle ils encourent des peines pouvant aller jusqu’à 20 ans d’emprisonnement.
La FIDH et l’OWYBT soulignent que l’ordonnance examine un ensemble de faits provisoires et que la Chambre a centré son analyse sur 83 faits emblématiques. Cela signifie qu’il y a un nombre significatif de crimes commis contre le peuple Wiwa et les autres peuples qui demeurent sans réponse judiciaire. En particulier, les crimes comme les atteintes spirituelles, les violences différenciées à l’égard des femmes et des filles, et les atteintes à l’autonomie politique demeurent invisibilisés, et doivent donc encore être pleinement documentés et reconnus.
Ce déficit de vérité est aggravé par la persistance de récits de déni de la part de certains membres des anciennes FARC-EP comparaissant devant la JEP. Malgré le processus de réconciliation judiciaire promu par la JEP, ces derniers sont toujours réticents à reconnaître l’ampleur réelle des crimes commis, en particulier pour ce qui est du préjudice collectif et des violences sexuelles. Cette attitude n’affecte pas uniquement les droits des victimes à obtenir la vérité, elle compromet également la légitimité du processus de reconnaissance de la responsabilité.
Avec la publication de l’ordonnance n° 03, le processus entre dans les phases de reconnaissance de la vérité et de la responsabilité, de jugement et de sanction à l’encontre des cinq personnes mises en accusation, qui disposent de 30 jours ouvrables pour se prononcer sur les faits qui leur sont reprochés.
Autres étapes importantes : le processus de réparation tenant compte des dimensions ethniques et territoriales destiné aux peuples affectés, l’adoption de mesures de non-répétition centrées sur la question ethnique, et l’application pleine et entière de garanties pour les chef·fes du peuple Wiwa qui doivent être protégé·es de toute urgence.