En Colombie, le conflit armé interne a profondément affecté les victimes, les communautés et les territoires, en particulier les peuples autochtones et afrodescendants. À la suite de la signature de l’Accord de paix définitif de 2016, la JEP s’est vue confier la mission d’enquêter sur les crimes les plus graves et représentatifs du conflit. Au sein du macro-dossier 09 qui porte sur les crimes non amnistiables commis à l’encontre des peuples et territoires ethniques, la JEP a ouvert le sous-dossier « Sierra Nevada de Santa Marta et Serranía del Perijá » qui concerne les peuples autochtones Wiwa, Arhuaco, Kogui, Kankuamo, Ette Ennaka, Yukpa et Wayúu.
Le 17 juin 2026, la Chambre de reconnaissance a publié l’ordonnance n° 03, par laquelle elle a retenu la responsabilité pénale de cinq anciens membres du bloc des Caraïbes comparaissant pour les crimes suivants relevant de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre : exterminations, persécutions, assassinats, disparitions forcées, déplacements forcés de population, torture, violences sexuelles, pillages et destruction de biens culturels et de lieux sacrés. La Chambre a recensé, à titre provisoire, un total de 423 crimes (163 assassinats, 211 déplacements forcés, 53 disparitions forcées et 25 faits de violences sexuelles et basées sur le genre). Elle a, en outre, établi qu’ils s’inscrivaient dans un schéma macrocriminel systématique de contrôle social, territorial et culturel, exécuté selon cinq modes opératoires : le dépeuplement des autorités et des leaders ethniques, l’élimination ou le bannissement de toute personne considérée comme « ennemie », la sanction à l’encontre de toute personne qui enfreindrait les règles imposées, le contrôle des femmes et des filles par le biais de violences sexuelles, et la domination de couloirs stratégiques portant gravement atteinte au territoire et aux lieux sacrés.
Parmi les 400 affaires recensées par la Chambre, figure le cas de Luis Fernando Montaño Armenta, autochtone wiwa, chef de la communauté et inspecteur du corregimiento La Peña de los Indios (San Juan del Cesar, La Guajira), qui a été assassiné le 8 avril 2004 par des membres du Front 59 des anciennes Farc-EP. La victime, en situation de handicap moteur, a été accostée devant chez elle par des guérilleros encagoulés, et abattue de sept coups de feu. Selon sa compagne, il a été assassiné en raison de sa gestion communautaire réprouvée par la guérilla qui la considérait comme une forme d’autonomie.
Le déplacement forcé de 12 familles wiwas est un autre exemple emblématique de la violence dont ces communautés ont été victimes. Le 12 octobre 2005, 300 membres de la guérilla se sont emparés de la communauté de Gongra, dans la commune de Riohacha, et ont pris possession des habitations et des exploitations pour y installer leur campement et la base de leurs opérations.
Depuis le début de leur intervention dans le cadre du macro-dossier 09, la FIDH, en tant que représentante légale du peuple wiwa, et l’OWYBT ont axé leur stratégie de contentieux sur la nécessité de faire reconnaître par la Chambre la dimension collective des victimes et le préjudice territorial dans ses dimensions spirituelle, culturelle et sociale, ainsi que les violences sexuelles et de genre exercées contre ces communautés. Ce travail s’est poursuivi tout au long des actes de procédures, des audiences et des mémoires déposés devant les magistrat·es, et a également rendu compte du lien entre les violences sexuelles exercées à l’encontre des femmes et des filles wiwas et le préjudice causé à la dimension spirituelle et à la survie culturelle de la communauté.
L’ordonnance n° 03 reprend cette approche en reconnaissant le préjudice dans ces trois dimensions (individuelle, collective et territoriale), que la FIDH et l’OWYBT ont toujours revendiquées comme étant intrinsèquement liées depuis le début de la procédure. La Chambre a reconnu également, pour la première fois de manière explicite, que les violences sexuelles et fondées sur le genre constituaient une pratique tolérée par l’état-major et les commandants du bloc des Caraïbes. Cette reconnaissance marque une avancée face à des crimes passés sous silence pendant des années.
Malgré cela, la FIDH et l’OWYBT soulignent que cette reconnaissance, bien qu’essentielle, ne reflète pas encore pleinement l’ampleur réelle des crimes commis : la Chambre a limité son analyse à 83 faits parmi les 423 recensés, laissant de côté les atteintes à la dimension spirituelle, les violences spécifiques exercées contre les femmes et les filles, ainsi que les répercussions sur le gouvernement des communautés. À cela s’ajoute la persistance de récits négationnistes portés par des anciens membres des Farc-EP comparaissant devant la JEP, ce qui compromet la légitimité du processus de reconnaissance de la responsabilité.
Avec la publication de l’ordonnance n° 03, le processus entre dans les phases de reconnaissance de la vérité et de la responsabilité, de jugement et de sanction des cinq personnes mises en accusation, qui disposent de 30 jours ouvrables pour se prononcer sur les faits qui leur sont reprochés. Il restera par la suite à engager le processus de réparation tenant compte des dimensions ethniques et territoriales, destinée aux peuples concernés, l’adoption de mesures de non-répétition centrées sur la question ethnique, et l’application pleine et entière de garanties de protection pour les chef·fes du peuple Wiwa, dont la sécurité demeure une préoccupation urgente.