15 décembre 2025. Le 10 décembre, la chute d’Uvira, la deuxième plus grande ville de la province du Sud-Kivu, aux mains du groupe armé soutenu par le Rwanda – le Mouvement du 23 mars (M23) – doit inciter l’Union européenne (UE) et ses États membres à réagir à la crise humanitaire et des droits humains qui sévit actuellement dans l’est de la RDC. Nos organisations – Amnesty International, Human Rights Watch et la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) – appellent l’UE et ses États membres à redoubler leurs efforts face le conflit qui a éclaté à l’est de la RDC, en plaçant les droits humains et l’obligation de redevabilité des responsables de violations au centre de leur action.
La poursuite des violences met en évidence l’escalade et la nature régionale du conflit, les forces de sécurité burundaises et rwandaises étant activement engagées dans le conflit au Sud-Kivu. De plus, des civil·es ont été tué·es et blessé·es par des drones d’attaque et de l’artillerie lourde et ont fait l’objet de déplacements massifs, y compris de dizaines de milliers de Congolais·es qui ont fui vers le Burundi lorsque le conflit s’est intensifié près d’Uvira. Les hôpitaux et les centres de santé sont saturés de malades, qui nécessitent pour certain·es des spécialistes en chirurgie, et souffrent d’un manque cruel de fournitures médicales de base, d’anesthésiques et de matériel essentiel. Bien que la plupart des soldat·es de l’armée congolaise aient fui Uvira avant l’arrivée du M23, certain·es combattant·es armé·es du Wazalendo (coalition informelle de groupes armés, dont certains sont soutenus par l’armée congolaise) restent à Uvira ou dans ses environs, ce qui a conduit à des affrontements avec le M23. Pendant ce temps, dans le Nord-Kivu, les combats entre le M23 et les groupes Wazalendo se poursuivent dans plusieurs régions.
Depuis début 2025, le conflit s’est considérablement intensifié dans l’est de la RDC entre le M23, soutenu par le Rwanda, et l’armée congolaise (FARDC), soutenue par les groupes armés alliés Wazalendo et les forces burundaises. Le 27 janvier 2025, le M23 a pris Goma, la capitale provinciale du Nord-Kivu, puis Bukavu, la capitale provinciale du Sud-Kivu, le 16 février. Même avant la chute d’Uvira, les violences n’avaient cessé de s’intensifier, provoquant le déplacement de 5,7 millions de personnes, dont 90 % se trouvent dans les provinces du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et de l’Ituri, où les camps de personnes déplacées sont surpeuplés et manquent d’infrastructures sanitaires et de capacités pour répondre aux besoins humanitaires croissants.
L’est de la RDC est dans une phase de militarisation accrue, ne montrant aucun signe de ralentissement, alors que le M23 a pris le contrôle de vastes portions du territoire dans la région et que les groupes Wazalendo ont reçu des munitions et des armes fournies par les FARDC. Nos organisations ont documenté des meurtres sommaires de civil·es congolais·es, des viols collectifs, l’attaque d’hôpitaux, l’enlèvement de patient·es et la détention, la torture et/ou la disparition forcée de membres de la société civile, de défenseur·es des droits humains et de journalistes par les combattant·es du M23. Dans un contexte d’évasions massives de prisonnier·es dans l’est du pays, des viols collectifs et la mort de centaines de femmes ont eu lieu à la prison de Goma en février 2025. De graves violations se sont poursuivies même pendant et après les efforts menés par les États-Unis et le Qatar pour conclure un accord de paix ou un cessez-le-feu dans la région. Dans ses premières conclusions rendues le 5 septembre 2025, la mission d’enquête du Conseil des droits de l’homme des Nations unies sur la RDC a fait état d’exécutions extrajudiciaires, d’actes de torture, de viols collectifs et autres formes de violences sexuelles, d’enlèvements, de déplacements forcés et de recrutement d’enfants, perpétrés par le M23 ainsi que par les FARDC et les groupes Wazalendo, susceptibles de constituer des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité.
Malgré les efforts initiaux déployés pour répondre à la prise de Goma et de Bukavu par le M23 et aux violations graves du droit international humanitaire et des droits humains commises dans la région, l’UE et ses États membres sont restés largement silencieux depuis la signature de l’accord préliminaire entre la RDC et le Rwanda le 27 juin. Dans les semaines qui ont suivi la signature de l’accord préliminaire, les forces du M23 soutenues par le Rwanda ont procédé à des massacres d’ampleur dans tout le groupement de Binza, dans le territoire de Rutshuru, tout au long du mois de juillet et au début du mois d’août. Ces massacres et les violations continues des droits humains et du droit humanitaire au cours du second semestre remettent en question l’efficacité des efforts de médiation sans mécanismes d’application clairs.
Les violations des droits humains se sont poursuivies sans relâche alors que les responsables de l’UE et de l’Union africaine (UA) se sont réunis à plusieurs reprises tout au long de l’année pour discuter de la RDC lors d’une réunion ministérielle le 21 mai, une réunion entre le Comité Politique et de Sécurité de l’UE et le Conseil de paix et de sécurité de l’UA (8-9 octobre) et du sommet UE-UA (24-25 novembre). À l’issue de ces réunions, les responsables européen·nes et africain·es ont conjointement « réaffirmé [leur] soutien indéfectible à une paix juste, globale et durable en RDC » et dans d’autres conflits à travers le monde.
La signature d’un accord de paix entre les Présidents de la RDC et du Rwanda à Washington, DC, le 3 décembre, a eu lieu alors que les violences se poursuivaient dans l’est de la RDC. La déclaration l’UE du 5 décembre a exprimé à juste titre son regret face à la violence, aux violations des droits humains et à la crise humanitaire persistante dans l’est de la RDC, mais elle n’a pas donné lieu à des engagements concrets de la part de l’UE et des États membres et n’a pas souligné l’importance de la justice et de l’obligation de rendre des comptes.
Nos organisations appellent l’UE et ses États membres à agir de manière urgente à la mesure de la gravité de ce conflit en cours, en adoptant une approche solide, stratégique et durable, conforme aux engagements déclarés de l’UE en matière de droits humains :
– inscrire la RDC à l’ordre du jour de la prochaine réunion du Conseil des Affaires étrangères du 15 décembre, en réponse à la crise actuelle, en s’engageant à prendre des mesures concrètes pour la protection des civil·es contre les atrocités et la redevabilité des responsables des violations en cours dans l’est de la RDC ;
– élaborer une stratégie claire et unifiée de l’UE et des États membres en réponse à la crise en RDC, en réévaluant la mise en œuvre de la stratégie renouvelée de l’UE pour la région des Grands Lacs, compte tenu de la poursuite du conflit et en redoublant d’efforts en matière de droits humains et d’établissement des responsabilités ;
– engager d’urgence le dialogue avec les autorités de la RDC et du Rwanda au plus haut niveau, en exhortant fermement toutes les parties belligérantes dans l’est du pays – y compris les combattant·es du M23, les armées rwandaise et congolaise et leurs allié·es – à donner la priorité à la protection des civil·es ; l’UE et ses États membres devraient clairement indiquer qu’ils sont prêts à utiliser tous les outils à leur disposition pour obliger les responsables du gouvernement à rendre des comptes pour les violations des droits humaines commises dans ce contexte et mettre cet engagement en pratique ;
– condamner fermement et publiquement les exécutions arbitraires, les viols, le travail forcé, le recrutement forcé et les autres crimes de guerre et crimes contre l’humanité signalés par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, ainsi que les violences sexuelles à l’encontre des femmes et des filles et le recrutement d’enfants soldats par des groupes armés ;
– mener une action de premier plan en matière de justice et d’établissement des responsabilités pour les violations du droit international humanitaire et des droits humains dans l’est de la RDC, notamment en faisant pression sur les parties au conflit pour qu’elles autorisent l’accès à la Commission d’enquête sur la RDC, en soutenant pleinement les mécanismes des Nations unies, en particulier dans le contexte actuel de crise de liquidité des Nations unies, et en veillant à ce que l’établissement des responsabilités reste au cœur de toute négociation de paix ;
– réviser le Protocole d’accord de l’UE avec le Rwanda dans le cadre du Global Gateway, en veillant à ce que le partenariat ne contribue pas à des violations des droits humains et du droit international humanitaire, y compris en RDC ; l’UE devrait également veiller à ce que le Rwanda et le M23 ne tirent pas de bénéfices financiers des minerais obtenus illégalement en RDC qui alimentent leurs opérations militaires, entretenant ainsi la crise humanitaire et des droits humains actuelle ;
– continuer à fournir une aide humanitaire aux civil·es dans les zones du Congo contrôlées par le M23 ainsi qu’aux réfugié·es au Burundi ; faire pression sur le M23 pour qu’il autorise les expert·es internationaux·ales à accéder aux aéroports de Bukavu et de Goma afin de réparer les infrastructures endommagées et permettre l’acheminement de l’aide humanitaire dont le besoin se fait cruellement sentir dans l’est de la RDC, y compris une aide d’urgence aux établissements médicaux d’Uvira et des communautés environnantes ; renforcer la réponse humanitaire en RDC et dans la région en faveur des réfugié·es et des demandeur·es d’asile compte tenu des réductions actuelles de l’aide étrangère américaine, en la complétant par une diplomatie publique et privée engagée de l’UE pour répondre à la crise humanitaire et des droits humains ;
– prendre des mesures en faveur des défenseur·es des droits humains congolais·es dans l’est de la RDC et des personnes déplacées par le conflit, en leur fournissant une protection rapide (notamment des visas pour raisons humanitaires et la réinstallation), un soutien financier et une diplomatie proactive en leur faveur auprès des gouvernements régionaux et des groupes armés ;
– parallèlement, mener une consultation authentique et large avec les défenseur·es des droits humains et les organisations de la société civile congolais·es, en veillant à prendre en compte leurs points de vue et leurs préoccupations, et à assurer la pleine participation des femmes à tout processus de paix ou autres prises de décisions qui les concernent.