Les droits humains dans le contexte du COVID-19

La FIDH regroupe 192 organisations de défense des droits humains présentes dans 112 pays.
Cette déclaration politique replace dans leur contexte et analyse les menaces que pose la pandémie mondiale de COVID-19 en matière de droits humains, et positionne la FIDH dans les échanges mondiaux sur les questions actuelles et spécifiques des droits humains.
La déclaration est divisée en cinq sections. Les sections 1, 2 et 3 présentent les facteurs politiques et économiques qui préexistaient à la pandémie, dont les effets ont dévoilé l’incapacité des États à lutter contre la pauvreté et les inégalités au sein de leurs sociétés. Les sections 4 et 5 réaffirment les valeurs globales de la Fédération et sa raison d’être.

1. Depuis le début du XXe siècle et notamment depuis les années 1970 et 1980, de grandes agences telles que la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, l’Organisation mondiale du commerce ont vu leurs politiques monétaires internationales remodelées par le déploiement d’une idéologie néolibérale ; cette orientation a influencé de nombreuses agences des Nations unies et des systèmes intergouvernementaux, dont l’Organisation mondiale de la santé et a eu un impact profond sur les politiques publiques de nombreux gouvernements, tant dans les pays du Nord que dans ceux du Sud.
Elle a également exacerbé les divisions entre classes sociales au sein de sociétés où les inégalités sont déjà profondément répandues.

Face à tout ceci, les États n’étaient plus en mesure d’assurer leurs devoirs civiques et leurs responsabilités. Dans les pays dotés de constitutions et de systèmes juridiques démocratiques, les gouvernements élus, quelle que soit leur affiliation politique, ont principalement servi les intérêts du marché et les intérêts privés qui ont été responsables des inégalités sociales dans leur pays ainsi que dans d’autres pays.

En raison de liens de plus en plus étroits, la mondialisation a des répercussions au-delà des frontières nationales. Les États ont échoué ou, au mieux, ont été largement empêchés de remplir leur mandat démocratique, à savoir : garantir les droits et la protection de leurs citoyens dans le respect des lois et des normes internationales en matière de droits humains. En fait, les citoyens de plusieurs États ont été victimes de lois répressives et draconiennes, et la haute surveillance et les risques de détention arbitraire sont devenus la norme.

2. Les systèmes et structures néolibéraux ont eu des conséquences directes, comme en témoigne l’absence d’une réaction appropriée à la COVID-19 et à son évolution vers une pandémie mondiale, ainsi qu’à la nature discriminatoire et autoritaire des réponses à la crise :

a. Malgré les avertissements des épidémiologistes et d’autres experts, les États n’étaient pas préparés à faire face à la crise COVID-19, car ils s’étaient auparavant montrés incapables de faire face à d’autres crises sanitaires (malaria, SIDA, Ebola) ou à des catastrophes majeures et à long terme, comme le changement climatique. Les systèmes et les politiques de santé publique se sont effondrés presque partout, même dans les pays les plus développés. Les programmes d’ajustement structurel et les politiques économiques néolibérales ont fondamentalement modifié le paradigme de gouvernance publique afin de soutenir les intérêts du marché et les coupes dans les budgets publics réclamées par les institutions financières internationales (IFI), et ce, au détriment du droit des peuples à la vie, à la santé, à l’alimentation et à d’autres droits fondamentaux.
La santé publique a été transformée en une marchandise plutôt qu’en un bien public, avec des politiques dont on mesure désormais les effets en nombre de personnes décédées et de personnes infectées.

b. Lorsque des revirements politiques de grande envergure et des programmes de soutien financier considérables ont été adoptés pour atténuer l’impact économique de la crise, ils ont souvent favorisé les intérêts des entreprises et les plus hauts revenus, et négligé les besoins fondamentaux de la classe moyenne ainsi que les plus vulnérables au sein de la société.
En réalité, d’après un rapport publié par l’Institut d’études politiques, « au cours des 11 semaines à compter de mars 2018, au début de la période de confinement aux États-Unis, les richesses des personnes les plus fortunées dans le pays ont fait un bond pour atteindre plus de 565 milliards de dollars, alors que 42,6 millions de chômeurs supplémentaires ont été enregistrés.

Alors que les femmes, les sans-abris, les enfants des rues, les enfants qui travaillent, les travailleurs du secteur parallèle, les intermittents, les personnes sans accès à Internet, les migrants, les réfugiés, les apatrides, les Roms/Tsiganes/Sintis/Voyageurs, les Dalits, les populations autochtones et indigènes, les personnes LGBTI+, les personnes vivant dans des zones de guerre et de conflit, les personnes en détention, dans les hôpitaux psychiatriques et les maisons de retraite ont été abandonnés par les gouvernements, alors même que ces populations sont touchées de manière disproportionnée par la crise.

Cette crise sanitaire mondiale a par conséquent mis en lumière ce que dénonce la FIDH depuis sa création : les inégalités croissantes au sein de nos sociétés, le racisme systémique et institutionnalisé, la discrimination et la violence ancrées dans les politiques socio-économiques qui sont conçues pour ne bénéficier qu’à quelques-uns et non à la majorité. L’ancien rapporteur spécial des Nations unies sur l’extrême pauvreté, Philip Alston, a dénoncé la « philosophie du darwinisme social qui privilégie les intérêts économiques des plus riches, tout en faisant peu pour ceux qui travaillent dur dans le but de fournir des services essentiels ou qui sont incapables de subvenir à leurs besoins ».

c. Dans le même contexte, et surfant sur une vague d’inquiétude populaire, de nombreux pays, partout dans le monde, ont utilisé cette crise pour accroître leurs pouvoirs et ont fermement résolu de restreindre les droits fondamentaux et les libertés individuelles de leurs citoyens.
Ce qui se passe actuellement nous rappelle comment le gouvernement des États-Unis et ses alliés en Europe et dans le reste du monde ont réagi aux attaques terroristes du 11 septembre 2001 en se lançant dans une guerre dont les fondements étaient basés sur des mensonges et guidés par la convoitise. Loin d’endiguer la menace du terrorisme, les États ont muselé les sociétés libres et ouvertes et supprimé encore davantage le droit à l’autodétermination.

De même, lors de la crise de la Covid-19, sous le couvert de lois d’urgence, de nombreux États ont promulgué des lois sur la citoyenneté et la lutte contre le terrorisme pour renforcer leur régime autoritaire au lieu de s’attacher à contenir la propagation du virus. Certains sont allés jusqu’à libérer des criminels condamnés plutôt que des opposants politiques et des défenseurs des droits humains. Ces mesures étaient accompagnées d’outils de surveillance numérique ad hoc ̶ une aubaine pour des régimes autoritaires qui cherchent à contrôler et à écraser la contestation.

d. Enfin, la crise a été l’occasion pour de nombreux gouvernements du monde entier de tirer parti de la couverture médiatique accrue pendant la crise et, par conséquent, de renforcer et d’accélérer sans complexe les atteintes aux droits humains. Ainsi, les organisations membres de la FIDH ont dénoncé l’accélération de : l’accaparement illégal de terres, notamment de zones naturelles protégées, la colonisation, l’occupation étrangère, les interventions militaires illégales, l’adoption de lois anti-LGBTI, la réduction des droits sexuels et reproductifs, le soutien aux extrémistes non étatiques violents tels que les Talibans, Daech, le Boko Haram, le RSS, le Mouvement 969, les Néo-nazis, le Ku-Klux-Klan et autres mouvements suprématistes blancs. Nos organisations membres dénoncent également la façon dont plusieurs gouvernements annulent tout soutien à la Cour pénale internationale ̶ dernier recours à la justice internationale à l’encontre des auteurs de crimes graves.

3. Pourtant, en temps de crise, les protestations populaires et les mouvements sociaux s’intensifient, libérant une colère sous-jacente et des demandes de justice et d’égalité. Avant l’application des mesures de confinement, et dès les premiers jours de la levée des restrictions de séjour, des jeunes et plus âgés sont descendus dans la rue à travers le monde pour marcher en faveur de sociétés plus justes et plus équitables, contre la corruption et le pouvoir autoritaire, contre les politiques néolibérales des Institutions Financières Internationales (IFI) et du système bancaire mondial, pour un moratoire et une réduction de la dette, et en faveur d’un revenu minimal universel. Ils ont utilisé les médias et les réseaux sociaux pour dénoncer la misogynie, la violence contre les femmes/filles et les féminicides, l’écocide, le militarisme et, plus récemment, pour dénoncer le racisme et la discrimination institutionnalisés et systémiques, la violence de l’État qui se manifeste par la brutalité policière envers les personnes de couleur, l’incarcération de masse et la xénophobie y compris l’islamophobie et l’antisémitisme. Ces manifestations populaires sont l’inspiration de notre mouvement et incarnent l’espoir que le changement viendra.

4. En tant que défenseurs des droits humains, notre principal défi est de reconquérir les fondements socio-économiques, culturels et politiques de la vie, des moyens de subsistance et de la liberté. Notre dignité en tant qu’êtres humains et notre droit à protéger nos communautés contre tous les prédateurs et les pouvoirs coercitifs doivent être au cœur de toutes les politiques des États. Depuis 1922, date de création de la FIDH, la défense des droits humains exige que la défense des droits et libertés individuels aille de pair avec les valeurs et les concepts de la démocratie, à savoir l’universalité des droits, la dignité et la défense de tous les droits pour tous et dans le monde entier. Le monde doit immédiatement mettre fin à toutes les formes de discrimination, de racisme, de stigmatisation, de misogynie et de violence contre les femmes et les filles.

5. Enfin, guidée par des valeurs de liberté, de solidarité, de justice et d’égalité, la FIDH a pour objectif principal d’unir celles et ceux qui luttent pour un monde juste et équitable. Au sein de la communauté internationale, nous sommes le catalyseur de l’attention, du soutien et de la protection des droits humains.
Nos organisations membres sont sur le terrain aux niveaux national et régional, travaillant ensemble pour dénoncer les violations, établir la responsabilité des auteurs de violations et plaider pour un changement sociétal.
Pour les personnes réprimées et dont les droits sont bafoués, nous sommes le témoin indigné qui défie l’impunité ; pour les défenseurs des droits humains, nous sommes le système de soutien déterminé à œuvrer pour un changement ; pour les gouvernements et les décideurs politiques, nous sommes la source experte en matière de faits et de preuves, et pour les auteurs de violations, nous sommes le gardien redouté de l’établissement de leur responsabilité.

Dans le contexte de la pandémie et compte tenu de l’oppression permanente que subissent les défenseurs des droits humains, nous, membres du Bureau international de la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH), sommes unis pour définir et défendre un objectif commun : lutter pour un monde où l’État de droit prospère et la discrimination sous toutes ses formes est éliminée.

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