Musellement de l’opposition, violations des droits humains : inquiétude à Djibouti

José Cendon / AFP

Paris, Nairobi, Djibouti, le 8 juin 2022. La Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) et la Ligue djiboutienne des droits humains (LDDH) s’inquiètent du non-respect des principes de l’état de droit, de la démocratie et des droits humains de la part du régime de Djibouti. Les puissances qui possèdent des bases militaires sur le territoire de ce pays d’Afrique de l’Est doivent faire plus et mieux pour s’assurer du respect des droits fondamentaux des djiboutien·nes.

Au pouvoir depuis 23 ans, et alors que la question de sa succession est en jeu, le Président Ismaïl Omar Guelleh poursuit et intensifie le musellement de toute opposition politique.

Des partis politiques d’opposition menacés ou dissous

Les partis d’opposition font face à des menaces constantes, lorsqu’ils ne sont pas contraints à disparaître.
C’est le cas du Mouvement pour le renouveau démocratique et le développement (MRD), dissous en 2008 par décret présidentiel. Malgré la décision de 2020 du Comité des Nations unies pour les droits de l’homme, exigeant l’annulation de ce décret, le pouvoir en place empêche toujours le ré-enregistrement du parti. Il empêche ainsi à ses membres le libre exercice de leur activité politique.
En décembre 2021, à Djibouti-ville, quatre militant·es d’un autre parti d’opposition, le Rassemblement pour l’action, la démocratie et le développement écologique (Radde) ont été arrêté·es sans ménagement par la force publique à l’occasion d’un sit-in non violent devant l’Assemblée nationale. Ces méthodes d’arrestations brutales visent clairement à intimider ceux et celles qui souhaitent manifester leur mécontentement. L’utilisation par les services de sécurité de techniques de surveillance à la fois physique et par le biais d’écoutes téléphoniques, contraignent les défenseur·es des droits humains au silence.

Des libertés et des élections restreintes

La restriction des droits et libertés de l’opposition politique et des défenseur·es mais aussi de l’ensemble de la population civile est profondément alarmante.
Les élections, que ce soient les élections présidentielles ou communales, ne sont pas libres à Djibouti. Boycottées par la population, leur taux de participation ne s’est élevé qu’à 3 %. Cela n’a pas empêché le parti au pouvoir, l’Union pour une majorité présidentielle (UMP) de se féliciter d’une victoire écrasante. Ce dernier a en effet raflé 219 des 220 sièges au Parlement.
Témoin de la dérive autocratique du Président, celui-ci a, en violation totale des textes en vigueur, procédé à la nomination du maire de la ville de Djibouti, bafouant le processus électoral.

Des violences par les forces de l’ordre

Depuis près d’un an, cette dérive anti-démocratique s’accompagne d’une recrudescence des violences commises en toute impunité par les forces de l’ordre, documentées par la Ligue djiboutienne des droits humains (LDDH).
Trois personnes au moins sont décédées des suites de ces violences, alors qu’elles manifestaient leur mécontentement et désespoir en raison des pénuries.
- Ferouze Mahamoud Abdillahi, une veuve de 32 ans et mère de quatre enfants en bas âge, a été tuée par des tirs militaires à balles réelles à Ali-Sabieh-ville le 29 mars 2022, lors d’une distribution de vivres par le Programme alimentaire mondiale (Pam) dans un enceinte d’un camp de l’armée djiboutienne.
- Djama Mohamed Ismaïl, dit Charmarké Charmarke, a été retrouvé mort le 26 mars 2022 au commissariat de police de Balbala Cheik Moussa, en banlieue populaire de la capitale djiboutienne. Son cas rappelle la mort, aux mains de la police de Djibouti-ville, d’un autre jeune, Gadidche Ladieh Omar, le 11 septembre 2019 .
- Aden Adaweh Abdillahi, un jeune homme d’une vingtaine d’années, est, lui, décédé le 9 mai 2021 des suites d’une blessure policière par balle réelle, reçue à la tête le 26 juin 2020 à Djibouti-ville lors d’une manifestation pacifique.

De nombreux·ses blessé·es sont également à déplorer :
- Dahir Abdi Ofleh, grièvement blessé par balles réelles au ventre le 18 mars 2022 à Ali-Sabieh, au sud-est du pays ;
- Souleiman Ali Bogoreh, blessé par balles réelles à la jambe le 18 mars 2022 à Ali-Sabieh, au sud-est du pays ;
- Farhan Abdi Guelleh, blessé par balles réelles au dos le 18 mars 2022 à Ali-Sabieh, au sud-est du pays ;
- Ismaïl Houssein Waberi, été blessé un an plus tôt, le 18 janvier 2021 dans la même région d’Ali-Sabieh, par balles réelles par la police. Il porte encore aujourd’hui les séquelles de ces blessures.

Un climat de peur et des arrestations arbitraires

Le pouvoir a instauré un climat de peur tant les arrestations arbitraires sont presque quotidiennes. La police et la gendarmerie poursuivent des campagnes d’intimidation à l’encontre de la population. À titre d’exemple, alors qu’elles réclamaient simplement de l’eau dans la rue, huit mères de famille ont été arrêtées pendant une semaine par la police dans le quartier défavorisé de Buldhuqo, en banlieue de la capitale djiboutienne, tandis que la répression continue, dans des circonstances similaires, à l’égard d’autres victimes.
L’état de droit est constamment bafoué et de nombreuses personnes continuent d’être détenues à la prison centrale Gabode, sans avoir été présentées devant un juge. C’est notamment le cas de huit jeunes adultes arrêté·es lors d’une manifestation pacifique organisée le 6 juin 2021 à Ali-Sabieh.

« À plusieurs reprises, la Ligue djiboutienne des droits de l’homme (LDDH) a alerté sur le cas du lieutenant pilote Fouad Youssouf Ali1, en détention à Djibouti depuis plus d’un an, victime d’un ‘déni de justice’. Après la tenue d’un procès non équitable et qui ne respectait pas les droits de la défense, il se voit désormais arbitrairement refuser le droit de visite de sa famille. Alors que sa santé se fragilise, nous continuons de dénoncer ses conditions de détention à la prison de Gabode. »

Me Karim Zakaria, Représentant de la LDDH

Une justice instrumentalisée à des fins politiques

L’instrumentalisation de la justice par le régime pour régler ses comptes politiques témoigne des atteintes constantes à la séparation des pouvoirs.
En effet, des ministres ou ancien·nes ministres, des fonctionnaires, ou encore des commerçant·es, sont visé·es par des informations judiciaires pour détournements de fonds, ou encore pour incitation à des enregistrements de conversations privées - c’est-à-dire le partage sur les réseaux sociaux des écoutes capturées par les organes du renseignement. L’unique objectif de ces « procès sélectifs » est de mettre de côté des individus devenus indésirables et qui n’iraient pas dans le sens des intérêts du chef de l’État, Ismaïl Omar Guelleh. Ces procès s’inscrivent dans une stratégie de règlement de compte visant les opposant·es potentiel·es en prévision de la succession envisagée de l’actuel Président de 74 ans.

Une situation préoccupante pour les droits humains

Pour l’ensemble de ces raisons, la FIDH et la LDDH alertent sur la situation préoccupante du non-respect continu des droits humains, et le non-respect par les institutions des principes fondamentaux de l’état de droit, tels que définis dans les instruments juridiques djiboutiens.

« Les partenaires internationaux de Djibouti ne peuvent plus nier la dégradation de la situation des droits humains et les violations à caractère politique à Djibouti. Il est temps que les instances internationales et régionales, notamment l’Union africaine, s’en saisissent pour la restauration de l’état de droit dans le pays. »

Paul Nsapu, vice-président de la FIDH

Face à cette situation, nos organisations demandent aux autorités djiboutiennes de :
- mettre fin aux atteintes aux droits humains sous toutes leurs formes sur l’ensemble du territoire national ;
- exécuter la décision du Comité des Nations unies pour les droits de l’homme concernant le Mouvement pour le renouveau démocratique et le développement (MRD) et son président ;
- ouvrir une enquête indépendante sur les exactions répétées des policier·es et militaires contre les civil·es, ainsi que la traduction en justice de tou·tes les responsables ;
- respecter les conditions de détention, sous la supervision d’un·e magistrat·e et dans le respect de la dignité humaine pour tou·tes les détenu·es de la prison centrale Gabode et des autres lieux de privation de liberté ;
- procéder à la libération de toutes les personnes arbitrairement détenues, dont le pilote Fouad Youssouf Ali [1] ;
- respecter les principes et règles démocratiques, notamment la garantie de la séparation constitutionnelle des pouvoirs et la fin de l’instrumentalisation de la justice à des fins politiques.

Les partenaires de Djibouti, et particulièrement ceux et celles ayant des bases militaires dans le pays, ainsi que les institutions intergouvernementales, devraient encourager l’État djiboutien à respecter les principes de l’état de droit et à cesser toute violation des droits humains.

Lire la suite
statement