[PROJECTION-DÉBAT] Rencontre avec Karim Lahidji à l’issue de la projection de « No Land’s Song » d’Ayat Najafi

20/04/2016
Evénement

MARDI 26 AVRIL, 20H30
Lieu : Cinéma Chaplin – Denfert, 24 Place Denfert-Rochereau, 75014 Paris

« Chanson sans pays » ou apatride… ou bien « pays sans chansons » : titre réversible pour un film d’alerte qui s’entend en plusieurs sens et crie par l’intermédiaire d’une négation, d’un refus obstiné la menace d’une double extinction : celle des voix – et par extension celle possible de la musique dans un pays - et celle des femmes chanteuses solistes interdites de scène en Iran avant et après l’élection présidentielle de juin 2013. Une histoire de sourds vieille de plus de 35 ans : âge de pierre.

Il ne s’agit pas ici d’une hypothèse de fiction mais d’une possible catastrophe à laquelle on assiste, celle d’un concert de femmes iraniennes et d’autres françaises, Elise Caron, Jeanne Cherhal et une tunisienne Emel Mathlouthi, que Sara Najafi jeune compositrice pianiste et sœur du réalisateur essaie de monter en Iran, pays où la voie des femmes est interdite de chant. La justification théologique de cette interdiction est que la douceur de la voix des femmes fait sortir l’homme de son état normal alors que la religion déconseille tout ce qui fait quitter cet état normal pour un humain : car les émotions moyennes ou fortes sont toujours hors de contrôle, douées d’une capacité de déstabiliser.

De Téhéran à Paris et inversement, au fil des allers-retours, nous assistons aux interrogations, doutes et tentatives de contourner la censure – attentes de visas, d’autorisations, e-mail de mise en garde des autorités à la troupe... -, et nous sommes constamment immergés dans des répétitions de chansons qui invoquent et disent la résistance, placées sous la tutélaire figure de Qamar ol- Molouk Vaziri , chanteuse iranienne des années 1920 qui chantait sans voile au Grand Hôtel de Téhéran : voix persanes et perçantes qui refusent que des voix d’hommes couvrent celles des femmes pendant la tenue du concert comme ls souhaiteraient les autorités, alors qu’elle sont enfin sur place en répétition à Téhéran après une premier ajournement de l’événement survenu après l’élection présidentielle.

Les autorités qui censurent les artistes sont toujours des infirmes de l’âme dont le sens de la beauté et de la liberté a été excisé : corps sans organes, sans antennes, papillons sans ailes : esprits décharnés et dévitalisés. A cette censure répondent avec ironie les séquences avec écrans noirs où Sara Najafi se rend au ministère de la culture et de l’orientation islamique pour y essuyer refus, , déstabilisations et demandes d’explications sur ses motivations : séquences clandestines captées avec micros cachés qui laissent sourdre la voix de l’oppression : la liberté n’a pas besoin d’autorisations ni de laissez-passer. Nous sommes alors au coeur d’une censure irradiante, d’un affrontement patient avec la loi dans toute sa dureté monolithique. Et celle-ci sera déjouée :car filmer une défaite n’était pas concevable.

On entend à un moment un vieil artisan de la musique qui discute avec Sara Najafi donner la vraie raison de l’aveuglement qui perdure sur la musique et la voix des femmes : « Nous n’avons pas encore accepté que la musique n’est pas liée au mal »… Et a fortiori la femme en son être profond ne l’est pas non plus, mais ce préjugé est encore plus enraciné, et pas seulement sous des latitudes où les ronciers de la religion viennent embarbeler la raison politique.

Les voix de ces femmes courageuses ont tenté de retentir dans l’opéra de Téhéran et de mettre en déroute pour un temps quelques sinistres fantômes : ont-elles pu ouvrir une brèche d’espoir par où pouvoir s’engouffrer et faire reculer les discriminations constantes contre leur sexe ?

Dans un Iran qui, sur le plan du cinéma, autre art majeur, ne cesse de nous enchanter depuis plusieurs années, et de persister dans le désir d’être libre, d’Abbas Kiarostami à Persépolis, de Jafar Panahi à Samira Makhmalbaf , cette lutte doit progresser, pour qu’un certain obscurantisme perde du terrain.

Gageons que si vous allez entendre, plutôt que voir, ce film capital, vous ressortirez en déclarant, mais pas sur un air de rengaine : « Nous connaissons les chansons… persanes ! » : vous ouvrirez des voies à ces voix, vous leur ferez écho, vous relayerez l’espoir de ces femmes.

Réservation sur lescinemaschaplin.fr
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