FIDH - Disparus
La Lettre : N°9 - 28/01/1999
Entendre la voix des disparus


Article paru dans le quotidien "Le Monde" du 11 décembre 1998.
1.3000 dossiers ont été déposés à ce jour

Les familles de disparus - personnes enlevées par les forces de sécurité et dont le sort reste inconnu - sont parvenues, ces derniers mois, à susciter un débat dans tout le pays sur ce dossier, nié et oculté pendant des années par les autorités. En décembre dernier, Patrick Baudouin et Driss El Yazami soulignaient, dans un article paru dans Le Monde, l'obligation pour les autorités, "d'entendre la voix des disparus".Voilà quelques jours, le nouveau chef du gouvernement a parlé à cet égard de "tragédie nationale", alors qu'étaient ouverts des bureaux chargés de recueillir les dossiers individuels. A ce jour, 3000 cas y ont été déposés par les familles. Retour sur une tragédie sortant de l'ombre.


Depuis le début du mois d'août 1998, à Alger, des centaines de femmes - épouses, soeurs ou mères de disparus - se rassemblent chaque mercredi devant le siège d'une institution officielle, l'Observatoire National des Droits de l'Homme (ONDH).

A Constantine et à Oran, des manifestations similaires sont organisées régulièrement devant les tribunaux et les gouvernorats, alors que dans plus de 20 wilayas (départements), des centaines d'autres familles, terrorisées et silencieuses depuis des années, osent enfin proclamer la vérité : leurs proches ont disparu suite à une arrestation ou à un enlèvement par des éléments des divers corps de sécurité engagés depuis 1992 dans la lutte anti-terroriste (armée, gendarmerie nationale, gardes communales, "ninjas", milices dites de légitime défense, ...). Après avoir ignoré ou largement sous-estimé l'ampleur du phénomène, la presse privée couvre désormais les initiatives des familles de disparus, contribuant ainsi à en faire une des questions centrales de l'agenda politique du pays. A l'Assemblée populaire nationale, des députés du Parti des Travailleurs (PT) et du Front des Forces Socialistes (FFS), et en particulier Mmes Louisa Hanoune et Dalila Taleb, interpellent courageusement le ministre de l'Intérieur, en relayant la lancinante question des familles : où sont nos enfants ?

Il faut regarder ces photos de disparus, que les femmes d'Alger brandissent maintenant devant le monde depuis des mois, et les dévisager : une succession de portraits de jeunes gens, jeunes à l'image de leur pays meurtri, militants pour certains, mais sans appartenance politique pour la plupart, ravis aux leurs à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. Il faut tendre l'oreille et écouter les récits, presque toujours similaires, de ces femmes qui manifestent : l'enlèvement ou l'arrestation opérés par des forces régulières, presque toujours sous leurs yeux, l'espoir d'une libération après enquête ou, à tout le moins, une présentation du proche arrêté à la justice ; l'attente toujours déçue puis l'interminable liste des démarches effectuées, des courriers adressés à tous les corps constitués, le silence des autorités ou les réponses dilatoires et stéréotypées. Il faut imaginer ces mères faisant la tournée des prisons, des tribunaux, des casernes et des commissariats guettant une hypothétique réapparition, et penser à elles, arpentant au petit matin les cimetières où des policiers amènent des cercueils portant la mention : X, Algérien.

Ces images en rappellent bien évidemment d'autres, inscrites dans notre mémoire collective et réactivées depuis peu : celles des "folles" latino-américaines et de leur résistance têtue. Et ce n'est pas céder à une comparaison facile ou de circonstance que de rappeler ce précédent : l'Association Nationale des Familles de Disparus (ANFD), constituée à Alger même et qui vient d'élire son bureau, a recensé plus de 3000 cas de disparitions forcées (imputables aux autorités et à leurs différents services), confirmant ainsi nos pires hypothèses. Ce chiffre place malheureusement l'Algérie dans le peloton de tête des Etats dans lesquels cette pratique est la plus répandue.

Malgré les dénonciations des défenseurs des droits de l'Homme, tant en Algérie qu'au niveau international, les autorités de ce pays ont longtemps refusé de prendre en considération cette tragédie, en prétextant que les disparus avaient quitté clandestinement le pays ou rejoint les maquis. A force d'insistance, elles reconnaissaient du bout des lèvres l'existence de "dépassements", rares et toujours sanctionnés : "il ne s'agit que de cas, de quelques cas" nous disait-on. Aujourd'hui, face à l'insistance des familles, une telle ligne de dénégation ne peut plus être tenue et les autorités tentent à la fois de réprimer le mouvement et de le dénaturer. En août dernier, après que le Président de l'ONDH ait annoncé aux familles que son institution ne pouvait rien faire, la Présidence
de la République, les ministères de l'Intérieur et de la Justice ont fini par recevoir les familles et ont annoncé l'ouverture de bureaux d'accueil dans tous les départements des pays. Sur les 17351 dossiers déposés, le ministère de l'Intérieur ne reconnaît détenir aucun disparu et refuse de recevoir les centaines de dossiers constitués depuis. Il a même refusé le dépôt du dossier d'agrément de l'Association, pourtant tout à fait conforme aux lois algériennes. Aux députés qui l'interpellent, il répond par des accusations de récupération, comme si le devoir des élus n'était pas de se faire l'écho, y compris dans une enceinte nationale, des cris de leur peuple. Insidieusement, on tente de dresser les familles de victimes du terrorisme contre les familles de disparus, comme s'il fallait faire le tri entre les souffrances de toutes les victimes. Plus grave enfin, certains journaux annoncent depuis quelques jours la découverte, ici et là, de charniers "de victimes du GIA", parmi lesquelles, soi-disant, figureraient des disparus.

En juillet dernier, le Comité des droits de l'Homme des Nations-Unies, composé d'experts indépendants, dressait, après deux jours d'examen du rapport du gouvernement algérien, un tableau accablant des violations des droits de l'Homme dans ce pays. C'était, depuis 1992, la première fois qu'un mécanisme international de protection des droits de l'Homme, prenait enfin sérieusement en charge la tragédie algérienne. Avec l'irruption des familles sur la scène publique, un deuxième tournant vient de s'amorcer. La Déclaration universelle des droits de l'Homme, dont on vient de célébrer le 50e anniversaire, rappelle opportunément l'obligation internationale souscrite par les Etats de protéger ces droits et les victimes de leur violation. Il s'agit aujourd'hui de ne pas laisser une nouvelle châpe de silence s'abattre sur les voix des victimes en Algérie.

Patrick Baudouin
Président de la FIDH

Driss El Yazami
Chargé de mission auprès du bureau
exécutif de la FIDH


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