Asie
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La banqueroute des "valeurs asiatiques"

A l'aube du troisième millénaire, à l'heure où l'homme est capable d'aller habiter l'espace, qu'en est-il de la condition humaine sur notre planète ? Déclaration universelle des droits de l'Homme ou Déclaration des droits universels de l'Homme ?

Depuis la proclamation de la Déclaration universelle des droits de l'Homme dont nous nous apprêtons à célébrer le cinquantième anniversaire, celle-ci a été l'objet de manipulations idéologiques, tant par les régimes libéraux que par les régimes autocratiques. Le contexte historique dans lequel la Déclaration a vu le jour augurait déjà de la division stratégique du monde des années cinquante, avec la création de l'OTAN d'une part et du Pacte de Varsovie de l'autre. Alors que le bloc de l'Est adoptait un modèle de développement socio-économique impliquant une réduction considérable de l'initiative individuelle et de ses moyens d'expression, ces régimes contestaient avec force le caractère universel de la Déclaration et sa validité, la dénonçant comme une création artificielle et idéologique de l'Ouest. Cependant, il serait naïf de penser que les démocraties occidentales n'aient pas non plus violenté la substance de la Déclaration à leur avantage. Comment peut-on ne pas dénoncer l'hypocrisie de pays tels que les Etats-Unis ou la France qui ont commis des violations des droits de l'Homme les plus élémentaires au nom même de la défense de ces droits. Lorsque la France perd pied au Vietnam, ce sont les Etats-Unis qui viennent au secours de la civilisation occidentale et de ses "valeurs". Deux images s'opposent devant mes yeux sans que je ne puisse en accepter aucune : la silhouette cadavérique de Pasternak à l'ombre du goulag et la forme chétive d'un enfant nu sous les bombardement de My Lai.

Le débat de fond change de scène géographique avec l'émergence des "tigres asiatiques" à la fin des années 1980. Le modèle de développement asiatique produisit de manière incontestable des résultats exceptionnels durant les deux dernières décennies. Les régimes bénéficiant de cette croissance économique inégalée en firent usage pour établir leur légitimité et reprirent le flambeau de la contestation de l'universalité des droits de l'Homme au nom de leur spécificité culturelle. C'est ainsi qu'apparut la notion de "valeurs asiatiques", dont l'ASEAN de Mahatir Mohamad, Suharto puis Jusuf Habibie, Lee Kuan Yew, Goh Chok Tong et du SLORC birman (rebaptisé SPDC) s'est faite la championne, épaulée par la Chine. Ces dictateurs soutiennent que le paradigme asiatique - "consensus" et "stabilité" - prévaut sur les valeurs de liberté et de droits de l'individu. Ils prétendent qu'un Etat fort qui "guide", "organise" et "protège" la conduite des affaires est nécessaire au développement. La Malaisie se servit de cet argument avec une habiletée particulière pour réfuter toute accusation des défenseurs des droits de l'Homme lors des sessions de la Commission des droits de l'Homme des Nations-Unies, plaidant l'ingérence dans les affaires du "royaume démocratique" malaisien.

Quand les masques tombent. Le miracle économique asiatique tourne au mirage lorsque l'on examine l'envers de la médaille et que l'on se penche sur l'évolution socio-économique de chacun de ces pays. Les indicateurs économiques mirobolants mis en avant par l'Indonésie ou la Thaïlande par exemple cachaient un fossé obscène et croissant entre riches et pauvres. Ce modèle de développement permit l'élargissement conséquent d'une classe moyenne qui bénéficia aussi de la croissance économique. La toile de fond culturelle de ces nations, en ce qu'elle a de tradition centraliste, offrait un terrain propice au confinement idéologique que chacun des dictateurs ne manquait d'établir afin de consolider son pouvoir.

Ils parvinrent ainsi, et avec l'appui inconditionnel de l'armée, à uniformiser l'opinion publique, instaurant une censure telle que, pour éviter la répression, les populations furent forcées de pratiquer l'autocensure. Une autocensure que cette même classe moyenne refusa d'accepter plus longtemps lorsqu'elle prit conscience du prix qu'elle payait depuis des années pour jouir de bénéfices sans commune mesure avec ceux dont jouissait l'élite dictatoriale.

La crise économique et financière qui sévit en Asie depuis l'automne 1997 a mis en évidence ce que les pays occidentaux, ayant investi massivement dans la région sans se poser de questions, refusaient de voir : une corruption rampante, le règne du népotisme et du "crony-capitalism", l'institutionnalisation de la prostitution (en Thaïlande en particulier), la suppression de toute liberté d'expression, le règne de la terreur comme moyen de contrôle politique.

Maintenant que le masque est tombé, le FMI reconnaît par la voix de Stanley Fischer que la question centrale à son intervention en Indonésie, Thaïlande et Corée du Sud est bien de savoir si les mesures d'urgence mises en place pour sauver l'économie de ces pays répondaient effectivement bien aux réelles origines de la crise. Selon Fischer, il ne sert a rien d'injecter des fonds dans un système dont la faillite est avant tout structurelle sans que des réformes de même nature soient entreprises. L'exemple des Philippines montre que les réformes du système financier et politique, allant vers une démocratisation plus grande, que ce pays a su entreprendre, lui ont permis de faire face à la crise qui a provoqué la banqueroute chez ses partenaires de l'ASEAN.

Les peuples qui ont souffert aux mains de ces régimes répressifs et corrompus n'avaient pas attendu les théories savantes des économistes du FMI et de la Banque Mondiale pour manifester leur non-adhésion à ces "valeurs asiatiques". Les étudiants de la place Tien An Men sont-ils morts au nom des "valeurs asiatiques" ? Le peuple birman soutient-il Daw Aung Sang Suu Kyi au péril de sa vie pour défendre ces "valeurs asiatiques" ? Anwar Inbrahim n'est-il pas la victime de ces mêmes "valeurs" ? Trop d'êtres humains asiatiques ont fait le sacrifice de leur vie pour défendre leurs aspirations à la liberté et au respect des droits de l'Homme pour que l'on puisse accepter la validité de cet argument.

Il suffit d'observer l'évolution de la situation en Indonésie au cours des six derniers mois pour se rendre compte de la faillite complète de "l'ordre nouveau". En dépit de la chute du dictateur Suharto, le régime n'a pas changé de nature avec l'arrivée au pouvoir de B. J. Habibie. La campagne de relations publiques lancée à cette occasion ne trompe plus grand monde et moins encore les étudiants indonésiens qui manifestent au péril de leur vie pour que les réformes promises soient enfin mises en place ; moins encore le peuple du Timor Oriental, mon peuple, envahit par l'Indonésie en 1975 et dont le destin est personnifié par Xanana Gusmao illégalement emprisonné à Jakarta par un régime qui n'a aucune juridiction sur lui.

La communauté internationale ne peut abandonner l'Asie à la faillite sous peine de déséquilibrer plus encore l'économie mondiale. Mais plus que tout, nous ne pouvons ignorer plus longtemps l'aspiration des peuples de l'Asie à la liberté et au respect de leur droits les plus élémentaires. Ce sont eux qui nous crient que la Déclaration universelle dont nous célébrons l'anniversaire prétend défendre les droits universels de l'Homme. Car, ainsi que l'a déclaré, l'Evêque Carlos Filipe Ximenes Belo, lors de la cérémonie d'attribution du Prix Nobel de la Paix à Oslo en décembre 1996 : "O homen e um ser para liberdade" (l'Homme est fait pour la liberté).

José Ramos-Horta Co prix Nobel de la Paix en 1996

 

Ratna Sarumpaet : "pour qu'il n'y ait plus de nouveau roi dans ce pays

"Je ne suis pas médecin, je ne sais pas faire revivre.Je ne suis pas avocat, je ne sais pas assurer la défense d'un mort"
Pour défendre la mémoire de Marsinah, ouvrière syndicaliste indonésienne enlevée, torturée, puis abattue en 1993, Ratna n'a pu compter que sur ses propres armes : l'écriture et le théâtre. Dans Marsinah accuse, cette actrice, au visage serein mais déterminé, dénonce un Etat autocratique, corrompu et assassin. Aussitôt censuré par les autorités indonésiennes, ce monologue subversif a été perçu par certains comme l'un des signes avant-coureurs de la fin du régime de Suharto.

"Comme si j'étais porteuse d'un virus". A 49 ans, Ratna ne saurait donner une origine à son engagement pour les droits de l'Homme. Elle a 13 ans lorsque son père est arrêté pour activités séparatistes et emprisonné près de Djakarta. Pour mieux pouvoir le soutenir, sa mère - elle-même leader de l'Organisation des Femmes Chrétiennes d'Indonésie - quitte alors l'île de Sumatra pour la Capitale, avec ses neuf enfants. En 1969, Ratna arrête ses études d'architecture pour se consacrer au théâtre et à l'écriture.

Elle commence déjà à critiquer le conformisme des institutions artistiques indonésiennes. "Le régime de Suharto a (...) tellement pénétré l'esprit des artistes, qu'ils ont été terrifiés à l'idée que leur travail puisse offenser le gouvernement".

Mais le militantisme de Ratna ne prend un sens concret qu'à la mort de Marsinah. Et l'interdiction de sa pièce ne fait que renforcer ses convictions."A chaque fois que j'entrais dans une ville, explique-t-elle, les agents de sécurité étaient en alerte, (...) comme si j'étais porteuse d'un virus". Cette censure la pousse à fonder, avec ses compagnons, l'association SIAGA ("être vigilant") destinée à répondre à ce type d'atteintes à la liberté.

"Vers une réforme totale". Au printemps dernier, alors que l'Indonésie est plongée dans la contestation et la révolte, Ratna, sa fille Fathom Saulina, et cinq autres de leurs amis sont en prison. Arrêtés le 10 mars 1998, lors d'un meeting au nord de Djakarta, ils passent en jugement le 20 mai, à la veille de la destitution de Suharto (le Parlement est alors occupé par les étudiants). Contre toute attente, les inculpés ne sont condamnés qu'à des peines de principe, et sont immédiatement relaxés.

En prison, Ratna a écrit Sang Raja (Dehors, le roi !), "Un plaidoyer pour qu'il n'y ait plus de roi dans ce pays". Pour elle, la chute du régime de Suharto n'est pas une fin en soi. Elle se méfie du nouveau pouvoir. Au lendemain de la chute de Suharto, le SIAGA s'auto-dissout, pour devenir la Coalition Nationale pour la Démocratie, dont l'objectif est de "veiller sur les autorités (et) pousser Habibie vers une réforme totale". A l'issue d'une réunion organisée par cette nouvelle organisation, Ratna sera de nouveau entendue pour "trouble à l'ordre public".

 

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