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En plein coeur de Sultanhamet, à Istanbul, dans ce sous-sol qui lui sert de bureau, elle reçoit les visiteurs au milieu des piles et rangées de livres. Ragip, son mari, travaille là aussi. C'est lui qui tient la maison d'Edition Belge quand elle doit aller purger quelques mois de prison, auxquels elle vient d'être condamnée. Son crime ? Publier des livres sur les plaies ouvertes de la Turquie : les droits de l'Homme violés, le génocide arménien, la question kurde, la mafia. "Parce qu'il n'y a rien de pire que l'oubli et le silence, explique Ayshe Nour Zarakolu, je donnerai toujours la parole à ceux qui nous obligent à regarder notre pays et son histoire en face, à connaître la vérité pour que les choses changent. Je sais qu'aujourd'hui il faut payer ce travail de mémoire par des jours de prison, mais l'important c'est que les livres existent, que les gens les lisent". Les procédures s'accumulent pour atteinte à l'intégrité de la nation, incitation à la discrimination, chefs de prévention couramment invoqués à l'encontre des intellectuels, écrivains, journalistes qui parlent ou écrivent sur ces sujets jugés tabous par un pouvoir toujours très imprégné des thèses kémalistes d'unicité et de laïcité de la Turquie, où les différences culturelles et religieuses qui faisaient la richesse de l'empire ottoman sont désormais niées au nom de l'intégrité nationale qu'il faut à tout prix sauvegarder."J'ai quand même réussi à gagner dans quelques affaires, à être relaxée, dit-elle avec fierté. Avec le temps, je pense que les choses finiront bien par changer. Ils voient bien que rien ne nous arrête, que les jours et les mois de prison ne suffisent pas à nous faire taire". La prison pour des mots, Esber Yagmurdereli la vit aujourd'hui du fond de sa cellule. Pour avoir prôné la paix dans le Sud-Est, pour ne pas avoir plié l'échine devant la menace de devoir purger le solde des quelques 37 années incompréssibles prononcées par la Cour martiale en 1982 pour délit d'opinion et soutien à un mouvement subversif (il était à la fin des années 1970 l'avocat d'un syndicat de gauche). Esber Yagmurdereli a déjà passé quinze années de sa vie dans les geôles turques. Ses interventions et déclarations en faveur de la paix, le succès à travers tout le pays de sa pétition pour la paix, le charisme très médiatisé de cet avocat au regard clos mais à l'éternel sourire, grand lettré et musicien, ami inséparable de l'écrivain Yachar Kémal ont fini par exaspérer les autorités : arrêté à la sortie de studios de télévision, il est écroué début 1998 pour purger les 10 mois d'emprisonnement que lui ont valu ses propos pacifistes. Dix mois augmentés des quelques 20 années de prison qui lui restent de la peine prononcée en 1982 par les militaires. Sa mise à l'écart n'empêche pas une foule de turcs et de kurdes de se presser chaque soir au théâtre à Ankara ou Istanbul pour assister à la représentation de la pièce écrite par Esber Yagmurdereli qui conte les derniers jours de détention de son compagnon de cellule, condamné à mort, à l'instar de nombreux millitants de gauche, arrêtés lors du coup d'Etat de 1980.
Les peines de prison ne sont pas les seuls dangers auxquels s'exposent ceux qui oeuvrent pour une solution pacifique dans le Sud-Est : Akin Birdal, Président de l'association turque des droits de l'Homme (IHD, affiliée à la FIDH) et Vice-président de la FIDH, faillit payer de sa vie son engagement en faveur de la paix et du respect des droits de l'Homme : le 12 mai 1998 deux hommes pénètrent dans les locaux de l'association à Ankara. Pendant que l'un d'eux tient en respect avec son arme les membres présents de l'association, l'autre tire à vue sur Akin Birdal. Les deux hommes s'enfuient ensuite, laissant leur victime inanimée, le corps criblé de 13 balles. Akin Birdal survit miraculeusement à cet attentat. Ses auteurs, appréhendés quelques jours plus tard, revendiquent leur geste et leur appartenance à un mouvement d'extrême droite ultra-nationaliste. L'écho national mais surtout international qu'a reçu la tentative d'assassinat contre Akin Birdal explique sans doute que, pour une fois, ses auteurs aient été appréhendés et livrés à la justice.
"L'impunité reste la norme, explique Ragip Zarakolu. Ceux qui torturent dans les commissariats restent impunis, et voient de ce fait leur comportement légitimé. Des gens disparaissent dans le Sud-Est ou sont retrouvés morts en pleine campagne, le corps meurtri de coups. Et rien n'est fait par les autorités pour donner une explication aux familles et poursuivre les coupables. Tout cela, il est important de le dire, mais aussi de l'écrire quand la Justice n'arrive pas à passer. C'est à cela que servent les livres, à laisser la trace".
Bénédicte Chesnelong |
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