Monde Arabe
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Le défi de la paix

Le développement des mouvements de défense des droits de l'Homme est, depuis quelques années, l'un des phénomènes marquants de la vie politique dans les pays des rive Sud et Est de la Méditerranée.

Ligues des droits de l'Homme, associations pour l'égalité des genres ou pour le développement communautaire, groupements professionnels de journalistes ou de juristes, chaires universitaires... c'est une véritable galaxie démocratique qui s'est ainsi développée. Dans le même temps, les pouvoirs despotiques en place ont intégré progressivement la thématique des droits de l'Homme dans leurs discours et institutions sans que, le plus souvent, cela ne change quoique que soit à leurs pratiques. Encore jeune - "l'ancêtre" des ligues arabes, la Ligue tunisienne des droits de l'Homme, a vingt ans -, ce mouvement, très diversifié, est en permanence harcelé, reste dépourvu de moyens et de cadres, et rencontre de nombreuses difficultés. Il n'en constitue pas moins un partenaire incontournable du mouvement international des droits de l'Homme.

Parmi les défis que ce mouvement affronte et affrontera longtemps, "la question islamiste" est probablement l'enjeu le plus délicat et le plus aigu. Dans toutes ces sociétés, même si c'est à des degrés divers, les mouvements politiques d'inspiration religieuse rencontrent un écho certain chez de larges fractions de la population. Cumulant mobilisations massives de rue, actions de proximité, performances électorales et, pour certains, action armée, ces mouvements sont eux aussi devenus une donnée récurrente de la vie politique de ces pays et leurs succès déroutent les partisans de l'universalité. L'équation se complique avec l'entrée en scène des Etats qui, après avoir trop souvent soutenu les mouvements politico-religieux à leur naissance, déclenchent des campagnes de plus en plus brutales de répression de ces mouvements, devenus menaçants pour leur pouvoir autoritaire.

La question devient alors redoutable pour les organisations de promotion des droits de l'Homme : que faire face à ces mouvements, qui posent des revendications légitimes et qui contestent à juste titre l'inégale répartition des richesses, même s'ils se réfèrent à une autre légitimité que celle des droits de l'Homme ? Comment réagir lorsqu'une répression impitoyable s'abat sur eux ? Et enfin, doit-on préconiser pour de tels mouvements une place sur l'échiquier politique, et si oui, laquelle et à quelles conditions ? Ou doit-on les combattre, quel qu'en soit le prix, au nom de l'adage bien connu selon lequel il ne saurait y avoir de liberté pour les ennemis de la liberté ?

On le sait, de telles interrogations ont traversé le mouvement égyptien des droits de l'Homme, ont partagé parfois de manière très vive la Ligue tunisienne et se sont, sur un mode plus tragique et bien plus radical, illustrées en Algérie. Elles sous-tendent d'ailleurs, au Sud comme au Nord, les prises de position sur ce pays et le drame qu'il traverse.

Schématiquement, il y a eu, face à ces interrogations, trois attitudes parmi les militants des droits de l'Homme. Une première, certes minoritaire, a consisté à fermer les yeux face à la répression visant les islamistes, ou, lorsque les faits ne pouvaient plus être ignorés, à en relativiser l'ampleur et l'étendue. Estimant que "le danger intégriste" était le plus important, particulièrement à l'égard des populations fragiles - les femmes, les minorités culturelles et religieuses... - certains sont allés jusqu'à préconiser une alliance de fait avec les équipes dirigeantes, aussi discréditées soient-elles. La seconde attitude, probablement la plus fréquente, a consisté à prendre la défense des victimes, même mollement, tout en refusant tout dialogue ou lien avec ces mouvements.

La troisième, que l'on voudrait défendre ici, considère que les défenseurs des droits de l'Homme doivent non seulement prendre fait et cause pour toutes les victimes, quelle que soit leur appartenance, mais qu'il leur revient de jouer un rôle moteur dans la pacification des affrontements politiques et la résolution non violente des contradictions qui traversent leurs sociétés. Plusieurs raisons plaident de notre point de vue pour une telle stratégie. La première est qu'il nous faut bien évidemment illustrer de manière concrète le principe d'universalité. On ne peut accepter en effet l'idée qu'il faille, pour combattre des adversaires, violer les droits que nous proclamons supérieurs à leurs valeurs et à leur message. Se résigner un tant soit peu à cette idée, c'est déconsidérer d'avance nos valeurs et notre combat et renoncer de fait à toute ambition d'imprégnation de ces sociétés par les valeurs universelles. En refusant la moindre distinction entre les victimes et en leur apportant le concours nécessaire, quelle que soit la distance qui peut séparer de leurs idées, voire l'horreur que peuvent inspirer les crimes de certains, les militants des droits de l'Homme de ces pays font non seulement leur devoir, mais font aussi oeuvre de pédagogie à l'égard de l'ensemble de la société. Ils honorent ainsi leurs valeurs et en démontrent concrètement la supériorité.

Cette attitude rigoureuse est somme toute classique et devrait être évidente. Elle ne saurait néanmoins suffire dans des sociétés, confrontées de manière récurrente et simultanée au despotisme des gouvernants et au désespoir des populations, à l'échec des stratégies de développement mises en place après les indépendances nationales et à un ordre inéquitable du monde. C'est dans ce contexte que se développe la contestation islamiste qui exprime, quel que soit son discours, la révolte des peuples devant un ordre injuste et leur aspiration à un partage équitable des ressources et des responsabilités. L'écho que cette contestation rencontre auprès des plus démunis révèle de fait moins un retour au passé qu'un espoir de réels changements et c'est cette réalité qu'il nous faut voir derrière les discours et les programmes "obscurantistes". Il ne s'agit pas de les négliger ni d'en ignorer le danger potentiel, mais simplement de prendre la juste mesure de ce qu'ils révèlent des sentiments profonds de ceux et celles qui y adhérent. A moins de se résigner à changer par la force les mentalités, au prétexte de les amener vers "la modernité" y compris "par le fer et le sang", il nous faut accompagner et aider à leur transformation qui ne peut être que lente et progressive.

A partir du moment où ces mouvements refusent ou renoncent à la violence, il faut bien les considérer comme partie prenante du pluralisme interne de ces sociétés et travailler pour qu'ils intégrent un champ politique enfin pacifié et démocratisé. La véritable modernisation politique des sociétés de culture musulmane est à ce prix et les mouvements de défense des droits de l'Homme peuvent y contribuer en étant les initiateurs et les garants d'une confrontation non-violente de tous les acteurs. Cette position peut à première vue sembler éloignée des priorités des mouvements de défense des droits de l'Homme. Qu'on pense aux processus de modernisation des sociétés occidentales qui n'ont pu réaliser le progrès qui les caractérise qu'en intégrant, chacun en tenant compte de son histoire politique et culturelle, les forces d'inspiration religieuse. C'est là un des défis majeurs en ce cinquantenaire.

Driss El Yazami - Vice-président de la Ligue française des droits de l'Homme
Kamel Jendoubi - Directeur du Comité pour le respect des libertés et des droits de l'Homme en Tunisie. Chargés de mission de la FIDH
Membres du comité exécutif du Réseau Euro méditerrannéen des droits de l'Homme

 

 

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