Carte Blanche
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Carte Blanche à Pius Njawé, Rédacteur en chef.
Pour un meilleur demain.

En mai 1998, le Président de la République française, Jacques Chirac, reçoit son homologue camerounais, Paul Biya. Sur le perron de l'Elysée, une escouade de journalistes interpelle Monsieur Biya à sa sortie d'audience, sur le cas de leur confrère Puis Njawé, alors détenu à la prison centrale de Douala (Cameroun) depuis 5 mois, en violation de l'article 19 de la Déclaration universelle des droits de l'Homme. Le sujet, visiblement, embarrasse l'hôte de Chirac, lequel s'interpose aussitôt entre les journalistes et lui : "c'est une affaire camerounaise qui va se régler au Cameroun et non ici", tranche le Président français, reniant ainsi le caractère universel de la liberté d'expression. Jacques Chirac, qui habituellement se sépare de ses hôtes pendant que ceux-ci se livrent à la presse, semble avoir fait exprès, cette fois-ci, d'assister Monsieur Biya dont les "ennuis" avec la presse au terme de cette audience étaient prévisibles...

Un tel "incident" pourrait paraître banal, et pourtant il est une illustration parfaite et singulière de la protection dont bénéficient encore, auprès des grandes puissances, les dictateurs et autres responsables de violations de droits de l'Homme. S'il est vrai que des progrès sensibles ont été accomplis au cours des cinquante dernières années pour traduire dans les faits l'esprit et la lettre de la Déclaration universelle, force est de constater que beaucoup reste à faire pour l'accomplissement des bonnes intentions qui constituent la trame de ce précieux instrument qui, depuis le 10 décembre 1948, sert de socle à la lutte de nombreux peuples contre le totalitarisme et contre l'arbitraire

Si l'on doit saluer l'avènement récent du statut de la Cour pénale internationale malgré des insuffisances qui pourraient constituer les germes de son inefficacité ; si l'on peut se réjouir de l'existence effective de tribunaux pénaux internationaux chargés de juger les criminels de l'ex-Yougoslavie et du Rwanda ; si l'on doit applaudir l'adoption prochaine, par l'Assemblée générale des Nations Unies, de la Déclaration sur la protection des défenseurs des droits de l'Homme, on ne doit cependant pas perdre de vue un certain nombre de réalités qui mettent en évidence la fragilité de ce que l'on peut considérer comme acquis et qui interpelle plus que jamais la vigilance de tous ceux qui se sont donnés pour mission d'oeuvrer à la défense et à la protection de ces instruments : les droits de l'Homme, les libertés démocratiques, collectives ou individuelles, demeurent fortement tributaires des intérêts des Etats. Nous voyons bien comment la Chine continue à se servir de ses prisonniers politiques pour faire monter les enchères dans ses transactions commerciales avec l'Occident, comment Milosevic continue à narguer le monde en guerres en ex-Yougoslavie ou comment Paris déroule ses tapis rouges pour accueillir, à quelques jours de la commémoration du cinquantenaire de la Déclaration universelle, des dictateurs impénitents qui n'hésitent pas à lancer leurs armées à l'assaut de leur propre peuple. Quelle souillure pour le sol français où fût proclamée le 10 décembre 1948 ladite Déclaration !

Et pourtant l'espoir est permis. L'adoption prochaine de la Déclaration sur la protection des défenseurs des droits de l'Homme en est une raison. Et pas la moindre ! Il faut plus que jamais saluer les initiatives des ONG qui donneront à ce cinquantenaire tout son sens, toute sa signification. Et, espérons-le, tout son souffle libérateur... pour que demain soit meilleur.

Pius Njawé
Directeur du "Messager" (Cameroun)

 

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