Amérique Latine
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Quel cinquantenaire allons nous fêter ?

L'Amérique latine, ce continent regorgeant de richesses naturelles en dépit de cinq siècles de pillages et d'exploitation irrationnelle, a vu arriver au pouvoir, dans chacune de ses frontières artificiellement établies, des autocrates de tous poils qui ont converti leurs armées en troupes d'occupation et d'asservissement de leur propre peuple, encouragés par le pouvoir impérial de leurs voisins du Nord.

En mai 1948, quelques mois avant la proclamation de la Déclaration universelle des droits de l'Homme, les pays du continent adoptaient, lors de la 9e Conférence internationale américaine organisée à Bogota (Colombie), la Déclaration américaine des droits et des devoirs de l'Homme. Dans le même temps, l'Organisation des Etats américains était créée. Sa Charte constitutive proclamait "les droits fondamentaux de la personne" et l'organisation adoptait une série de résolutions visant à protéger les travailleurs et à leur garantir "le respect de la liberté politique, de conscience, et la réalisation des postulats de la justice sociale".

Dans son préambule, la Déclaration américaine consacre le principe fondamental selon lequel "les droits essentiels de l'Homme n'ont pas leur origine dans le fait que celui-ci est ressortissant d'un Etat déterminé, mais reposent avant tout sur les attributs de la personne humaine". Les Etats du continent ont ainsi reconnu que lorsqu'ils légifèrent pour garantir ces droits, ils ne les créent pas ni ne les concèdent car ils sont inhérents à l'individu. Ce principe fixe les limites du pouvoir étatique et vise à garantir l'existence d'un Etat de droit fondé sur le principe de la séparation et de l'équilibre des pouvoirs comme garantie de l'existence d'un régime démocratique.

Dans la Déclaration de Caracas, adoptée en 1954 lors de la 10e Conférence internationale américaine, la notion d'individu comme sujet de droit a été complétée, puisqu'elle prévoit que "la conviction des Etats américains est que l'un des moyens les plus efficaces pour renforcer leurs institutions consiste à renforcer le respect des droits individuels et sociaux de l'Homme, sans discrimination aucune, et à maintenir et à stimuler une politique efficace de bien-être économique et de justice sociale destinée à élever le niveau de vie de leurs peuples".

En 1960, la Commission interaméricaine des droits de l'Homme a été créée pour assurer un cadre juridique de protection internationale des droits de la personne.

Pour compléter ce système de protection, la Convention américaine des droits de l'Homme (adoptée lors de la Conférence de San José le 22 novembre 1969 et entrée en vigueur en juillet 1978) a prévu quant à elle la mise en place de la Cour interaméricaine des droits de l'Homme.

Enfin, dans le Protocole de San Salvador (protocole additionnel à la Convention américaine, relatif aux droits économiques, sociaux et culturels), ouvert à la signature en 1988, les Etats rappellent que "l'idéal de l'être humain libre ne peut se réaliser, exempt de la peur et de la misère, que si sont créées les conditions qui permettent à chaque personne de jouir de ses droits économiques, sociaux et culturels, ainsi que ses droits civils et politiques".

Pendant la Guerre froide, ces principes ont été remis en cause par les Etats-Unis qui ont non seulement imposé leur modèle économique néolibéral, mais également agit pour préserver à n'importe quel prix leurs intérêts géostratégiques dans la région. Pendant toute cette période, les gouvernements progressistes et réformateurs du continent ont été considérés comme les ennemis des Etats-Unis. Ainsi, la CIA est intervenue régulièrement dans la vie politique de ces pays, en organisant des opérations de déstabilisation des gouvernements démocratiquement élus (comme au Chili par exemple), en soutenant et facilitant les coups d'Etat ou les attentats terroristes, ou encore en soutenant les activités de groupes de mercenaires ou paramilitaires, ou en réalisant des invasions. Elle a par ailleurs assuré la formation d'officiers supérieurs, principalement à travers la "escuela de las américanas" s'assurant ainsi le contrôle idéologique et de l'action des différentes armées du continent.

Par exemple, les Etats-Unis, opposés à la réforme agraire lancée par Jacob Arbenz en 1954 au Guatemala parce qu'elle touchait les intérêts de la United Fruit Compagny, ont anéanti tout espoir de changement en mettant brutalement fin au "Printemps démocratique". La même année, ils facilitaient l'accession au pouvoir du général Alfredo Stroessner au Paraguay. Pendant les 35 ans de son "règne", celui-ci a transformé son pays en "sanctuaire anticommuniste", éliminant les opposants en pratiquant systématiquement la torture, les disparitions et en assurant l'impunité aux auteurs de violations graves des droits de l'Homme. Ces méthodes répressives ont eu un immense succès dans les pays du cône sud. Le terrorisme étatique a connu son apogée avec l'opération "Condor", par laquelle les services secrets de plusieurs pays de la région se sont coordonnés pour organiser la chasse aux opposants, tous considérés comme des communistes.

Les armées latino américaines se sont transformées en machines à torturer, à faire disparaître, et à tuer. Elles ont été imprégnées de l'idéologie dite de "la sécurité nationale", et formées aux techniques de la guerre psychologique, de la guerre sale et des conflits de basse intensité. Sous couvert de défendre des valeurs suprêmes telles que la propriété privée, l'ordre public ou la liberté du marché, les personnes exprimant une opinion différente de la ligne officielle ou tentant de s'organiser socialement pour réclamer leurs droits ont été désignées comme des ennemis internes. Les organisations populaires ou syndicales, et un peu plus tard les défenseurs des droits de l'Homme, étaient considérés comme potentiellement subversifs.

 

Alors que nous commémorons non seulement le cinquantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'Homme, mais aussi celui de la Déclaration américaine et de la Convention de l'organisation internationale du travail relative à la liberté syndicale, l'Amérique latine compte encore près de 100 000 personnes détenues arbitrairement ou disparues. Sous le prétexte de lutter contre la rébellion, des pays comme la Colombie ou le Mexique sont le théâtre de graves violations des droits et libertés fondamentales : arrestations et détentions arbitraires, exécutions extra judiciaires, déplacements forcés de populations, etc.

 

Cette situation persiste en raison d'une culture de l'impunité très fortement ancrée, grâce à laquelle les bourreaux sont assurés de n'avoir jamais à répondre de leurs crimes. Ainsi, Efrain Rios Mont, ancien dictateur du Guatemala et responsable du génocide du peuple indigène Maya, est aujourd'hui à la tête du deuxième parti politique du pays ; Hugo Banzer, ex dictateur bolivien dans les années 1970, a été remis au pouvoir par la coalition des partis et est aujourd'hui Président du pays ; Augusto Pinochet, ancien dictateur chilien, s'est auto-proclamé chef des armées avant de remettre le pouvoir aux civils, puis sénateur à vie afin de bénéficier de l'immunité liée à cette fonction. C'est seulement aujourd'hui, par un revers de l'histoire sans précédent, qu'il est inquiété pour ses activités criminelles grâce à l'action du juge espagnol Garzon.

L'impunité est également à l'origine de la persistance du terrorisme d'Etat : les processus de transition démocratique se sont le plus souvent accompagnés de l'adoption de lois d'amnistie ou de grâce, destinées à "faciliter" la réconciliation nationale par l'oubli. Ainsi, le droit à la vérité, à la justice, à la réparation des victimes a été totalement nié.

Aujourd'hui, les dictatures de sécurité nationale ont fait place à des démocraties de sécurité nationale. Il ne s'agit plus de lutter contre le péril communiste, mais de faire face à une nouvelle menace : la pauvreté. En effet, le nombre de pauvres a connu, au cours de ces 15 dernières années, une augmentation très inquiétante : on estime que d'ici à la fin du millénaire, ils représenteront 270 millions de personnes pour ce seul sous-continent. Pour lutter contre ce phénomène, les Etats préfèrent recruter toujours plus de policiers ou construire davantage de prisons, plutôt que former des professeurs et des médecins ou construire des écoles ou des hôpitaux.

Cependant, en dépit de la destruction du tissu social des peuples latino américains par l'effet conjugué du terrorisme d'Etat et du néolibéralisme (particulièrement des politiques d'ajustement structurel imposées par les institutions financières internationales), les formes de résistances populaires n'ont pas disparu, et connaissent même un certain renforcement. Lorsqu'ils unissent leurs efforts, les mouvements de défense des peuples indigènes, les organisations communales de femmes ou de jeunes, les organisations syndicales et les ONG de défense des droits de l'Homme représentent un formidable vecteur de changement des structures reposant sur la peur et l'exploitation d'autrui.

Nous devons exiger, aujourd'hui plus que jamais, l'établissement d'Etats de droit respectueux de leurs populations et garantissant la jouissance de tous les droits de l'Homme : non seulement les droits civils et politiques, mais aussi les droits économiques, sociaux et culturels. Nous devons peser de tout notre poids pour que chacun de ces droits soit justiciable. C'est à ce prix seulement que la dignité humaine ne sera plus une chimère, car les bourreaux se nourrissent de l'indifférence et de la peur. La démocratie n'a pas de sens si elle n'assure pas le bien-être social et la paix publique. C'est seulement si nous l'entendons ainsi que la commémoration du cinquantième anniversaire de la Déclaration universelle acquerra toute sa signification.

Luis Guillermo Pérez Casas
Secrétaire général adjoint de la FIDH

 


Angelica Ayala Ortiz : "Une position très vulnérable"

Assassinats, disparitions, torture : l'étendue, et surtout la fréquence des violations des droits fondamentaux dans les trois Etats du sud du Mexique (Chiapas, Guerrero et Oaxaca) rendent le travail des ONG de droits de l’Homme particulièrement difficile. Dans ces régions par ailleurs fortement militarisées, s’engager dans ce type d’organisation nécessite un courage et une détermination à toute épreuve.

Patriarcat et “marginalisation sociale”
Si ceux qui travaillent avec Angelica Ayala Ortiz lui reconnaissent bien entendu ces qualités, ils y ajoutent souvent celle de “ bourreau du travail ”, qualificatif lié au dynamisme - le mot est faible - dont elle fait preuve quotidiennenemt.
Vice-présidente de la Ligue mexicaine pour la défense des droits de l'Homme (LIMEDDH, affiliée à la FIDH), Angelica travaille depuis 1982 dans la région de Oaxaca. EIle partage son temps entre la LIMEDDH et des ONG de défense des droits des femmes indigènes. Salariée à mi-temps pour cette seconde activité, elle informe ces dernières sur des notions telles que le droit à la contraception et à l'avortement ou l’égalité des sexes. Son expérience d'enseignante et ses études en psychologie sociale ne sont pas de trop pour convaincre, dans ces sociétés traditionnellement patriarcales. De plus, la très forte “marginalisation sociale” qui touche ces trois Etats ne lui facilite pas non plus la tâche.
Depuis 1995, les activités de la LIMEDDH se sont intensifiées. “A Oaxaca, où je réside, témoigne Angelica, de multiples violations des droits civils ou politiques ont été commises”. Mais si son travail et celui de ses compagnons ont donné à la LIMEDDH “la crédibilité et la reconnaissance publique, (ils ont aussi apporté) la peur, en raison des réactions hostiles, à tous les échelons gouvernementaux”. Cette organisation, et, par voie de conséquence, ses membres, sont donc “placés dans une position très vulnérable”.

80 hommes armés et cagoulés...
Le 21 mars 1997, alors qu’Angelica participe à un campement de solidarité avec les peuples de Loxicha, 80 hommes armés et cagoulés font irruption, et expulsent avec violence les participants. L’intervention de ce groupe paramilitaire fera plusieurs blessés et 6 disparus. Identifiée par ses agresseurs, Angelica est prise à partie : “Nous savons très bien qui tu es, alors fais attention !”.

Cet incident ne l’empêche pas de participer à la mise en place d’un projet d'unité d'action des différentes ONG mexicaines. Cette stratégie, qu’elle a co-initiée à Genève en aôut dernier, a déjà contribué à l'adoption par la Sous commission des droits de l'Homme de l'ONU d'une résolution condamnant le gouvernement mexicain. Une première. Là encore, cet activisme vaut à Angelica et à ses compagnons de nouvelles inimitiés. Dans un discours prononcé en septembre dernier, le gouverneur de Oaxaca lui-même accuse “les organisations civiles de Oaxaca [d’être] les façades des groupes de guérillero ”. “Après cette déclaration, répond Angelica, on peut évaluer aisément les conditions dans lesquelles nous poursuivons notre travail”...

Pour Angelica, la solidarité internationale est une condition sine qua non de la poursuite des activités des défenseurs des droits de l’Homme au Mexique.

 

 

 

 

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