17 janvier 2011

Où va la Tunisie ? > Souhayr Belhassen – Lemonde.fr - Lundi 17 janvier



Quel est le point de la situation sur place ?

Souhayr Belhassen :

Au plan sécuritaire, le plus important, on a l’impression, dans les faits
aussi, que la population reprend confiance, puisque d’après ce que j’ai pu
voir, dans la banlieue nord, les magasins sont ouverts, il y a de grandes files
devant les distributions de lait. Les boulangeries, par exemple, sont ouvertes,
les gens sont en train de se ravitailler.

C’est l’image physique. Au niveau de la sécurité, hier, on entendait très
fort des tirs, surtout à Carthage, où se situe le palais présidentiel, la base
arrière de la garde présidentielle, qu’on appelait la garde noire, qui s’est
retranchée à Carthage, dans une des ailes du palais. Il y a eu là des tirs
nombreux, et apparemment un affrontement dur avec l’armée. Les hélicoptères de
l’armée ont tourné toute la nuit, apparemment pour contrôler la région, où se
trouve un arsenal de l’armée.

La garde présidentielle, qui apparaît comme étant le fer de lance de la
contre-insurrection, savaient où se trouvaient les armes. Du côté du stade de
La Marsa, et dans les régions également, notamment à Bizerte, où il y avait la
garnison française depuis avant 1956, date de l’indépendance. Ce sont les
régions où se trouvent les armes, et probablement dans d’autres régions
frontalières comme le Sud ou l’Ouest.

En ce qui concerne la reprise de confiance, je peux vous dire que les chefs
d’entreprise se passaient le mot pour reprendre le travail aujourd’hui et
ouvrir leur entreprise, petite ou grande. C’était des SMS continus.

On a vu ce matin qu’il y avait une reprise de confiance pour reprendre le
travail. Ce qui est à la fois beaucoup plus important et tellement révélateur
du civisme des Tunisiens. Les comités de vigilance, qui gardent les quartiers,
sont de tous âges, de toutes catégories sociales. Ce matin, ils nettoient les
rues, les Tunisiens fournissent leurs moyens de transport pour ramasser les
ordures ou les restes des dégâts qui ont eu lieu. Ils retroussent leurs manches
pour effacer un peu les stigmates des affrontements de la veille ou de
l’avant-veille. Cette mobilisation pour que la ville reprenne vie est la
caractéristique de cette matinée.

Pourquoi, selon vous, le premier ministre est encore en fonction à
son poste ?


Souhayr Belhassen : Je pense que la révolution a eu lieu dans la rue,
c’est clair, nous l’avons vu, c’était un formidable mouvement populaire.
Fallait-il le laisser aux commandes du pays ? Avoir des personnes
inexpérimentés à la tête du pouvoir ? Il se trouve que cette solution de
transition a été organisée constitutionnellement, on a un président désigné
selon les termes de la Constitution. Il aurait pu désigner un nouveau premier
ministre. Il a gardé l’ancien, marqué par le régime Ben Ali, c’est
incontestable, mais le nouveau gouvernement a une connaissance du terrain. Il
n’était pas un homme politique, mais un technocrate, et il n’a jamais eu de
prétentions politiques. Bien sûr, l’appétit vient en mangeant, et c’est un
ponte du parti unique au pouvoir, le RCD, mais la classe politique de
l’opposition a accepté le principe de faire la transition avec lui, puisqu’un
gouvernement de transition est en formation, où les principaux partis
politiques d’opposition seront représentés.

Ne pensez-vous pas que l’on est en train de vous voler votre
révolution avec toujours la présence du RCD au gouvernement et le rappel des
ministres de l’intérieur et des affaires étrangères ?


Souhayr Belhassen : Je pense que vraiment il est très difficile, comme
il était difficile d’avoir de nouveau le Ben Ali du 7 novembre 1987 qui a
succédé à Bourguiba en disant "plus jamais", voire impossible, car on a vécu
l’expérience de 1987, que les Tunisiens puissent se laisser faire. C’est une
véritable révolution. Simplement, les Tunisiens prouvent qu’ils ne veulent pas
jeter le bébé avec l’eau du bain, ils font preuve d’une grande vigilance,
puisque la Ligue tunisienne de défense des droits de l’homme, avec laquelle
j’ai pu assister hier à une réunion du comité directeur, dont je suis toujours
membre en tant que vice-président de la LTDH, a pu, à travers la bouche de
Moktar Trifi, son président, nous rapporter la discussion qu’il a eue avec le
premier ministre. Donc ce qui a été exposé par le président de la Ligue est
aujourd’hui la demande de la société civile. D’abord, se préoccuper du nombre
de morts et de blessés, c’est une des premières préoccupations. Qu’il y ait des
enquêtes sérieuses et rapides pour cela. Il a transmis l’angoisse et
l’inquiétude des familles de disparus : aujourd’hui il y a des personnes
qu’on ne retrouve pas, on ignore où elles sont. La libération des journalistes
ou représentants politiques qui n’ont pas encore été libérés. Et surtout, la
proclamation d’une amnistie générale. Ce qui nous semble indispensable, c’est
évidemment le détail des réformes qui vont être mises en place, tous les codes
liberticides. Enfin, en ce qui concerne la FIDH, dont je suis la présidente,
aujourd’hui une délégation rencontre la haute commissaire des droits de l’homme
à Genève, pour lui demander une enquête internationale et l’envoi de
rapporteurs spéciaux sur la liberté d’expression, la liberté des juges et des
magistrats, celle des défenseurs, mais surtout, un rapporteur spécial sur les
exécutions sommaires. Enfin, ce que la Ligue, avec l’assistance de la FIDH,
mettra certainement en route, c’est une instance rassemblant le maximum de
sensibilités des associations et de la société civile pour un forum "vérité et
justice".

Des personnalités comme Ghannouchi, Kallel, Morjane, Mbazaa ou
encore Friaa sont des figures de l’ancien régime de la dictature de Ben Ali.
Quelles sont les garanties pour qu’ils rendent des comptes plus tard sur leur
collaboration avec ce régime ?


Souhayr Belhassen : Je pense avoir répondu en partie à cette question.
Pour ce qui concerne en tout cas les associations, nos demandes de
garantie : on attend que l’impunité ne règne pas. Toute personne, que ce
soit Ghannouchi, Kallel ou Friaa, doit rendre compte des exactions commises
durant la période de Ben Ali. Mais leurs responsabilités ne sont pas les mêmes,
et M. Abdallah Kallel, qui a été ministre de l’intérieur au moment où la
répression a été terrible et les opposants, notamment islamistes, littéralement
décimés, a une responsabilité beaucoup plus grande que celle du nouveau
ministre de l’intérieur, qui est un honnête homme, qui s’est occupé de
ministères techniques, mais également de l’enseignement supérieur.

Quels partis peuvent former le nouveau gouvernement, que savons nous
d’eux ? Ont-ils pu développer un programme en étant systématiquement étouffés
par le pouvoir ?


Souhayr Belhassen : A ma connaissance, le nouveau gouvernement est
presque formé, et des ministères ont été attribués à des chefs de parti comme
le président du Parti démocrate populaire, le secrétaire général du parti
Ettajdid, l’ex-Parti communiste, et au Forum pour la démocratie, le travail et
la liberté, FDTL, M. Mustapha Ben Jaafar. Ce serait la santé pour le Dr Ben
Jaafar, le développement régional serait un nouveau ministère, et
l’enseignement supérieur pour M. Brahim, secrétaire général d’Ettajdid. Pour la
justice, les discussions sont en cours. Pour l’intérieur, on garderait le même.
Bien évidemment ce qui est en train de se passer, je suppose, c’est que des
négociations se poursuivent avec les autres partis qui représentent les deux
extrêmes, à savoir les islamistes - le parti Ennhada - et le PCOT (Parti
communiste ouvrier tunisien) de M. Hamma Hammami. Ces négociations doivent être
plus difficiles et plus complexes.

Un scénario à l’iranniene est-il envisageable à moyen terme en
Tunisie


Souhayr Belhassen : Je suis fondamentalement optimiste après ce que
j’ai vu en Tunisie. Je révèle mes sympathies en le disant. Les manifestations
que nous avons vues à Kairouan, capitale musulmane de la Tunisie, n’ont pas
révélé un mouvement islamiste très présent. Maintenant, la société tunisienne
est musulmane, et c’est vrai qu’un mouvement islamiste, quel qu’il soit, y
évolue dans son milieu naturel. La question que je me pose est de savoir si du
fait que M. Ben Ali, qui a mené une politique de "plus islamiste que moi, tu
meurs", de réislamisation de la société, si le mouvement islamiste n’est pas un
mouvement dormant. Et qu’à la faveur d’une libéralisation des politiques, il ne
va pas se révéler être plus fort que ce que nous avons vu au cours des
manifestations.

Pensez-vous que des réformes constitutionnelles sont
indispensables ? Si oui, lesquelles ?


Souhayr Belhassen : Oui, tout à fait. On a annoncé la mise en place
d’une commission des réformes. Je sais qu’un juriste de talent, M. Iadh Ben
Achour, a été contacté pour présider cette commission. Elle a pour but de
proposer la réforme de la Constitution, des réformes du code électoral et des
codes liberticides, et surtout, il nous semble indispensable que cette
commission des réformes soit une instance qui rassemble le maximum de
sensibilités, des spécialistes, bien évidemment, des acteurs politiques et de
la société civile. Elle doit éclairer l’opinion sur le démantèlement de
l’arsenal juridique attentatoire aux libertés fondamentales et au pluralisme.
Elle doit élaborer évidemment les étapes et les outils de la transition.

Pensez-vous qu’il y ait un risque d’escalade militaire et de prise
de pouvoir par l’état major tunisien ?


Souhayr Belhassen : Je pense qu’on a dépassé cette étape-là. Plus les
jours passent, plus cette étape semble être dépassée. Et quand on circule à
Tunis et qu’on voit la discipline des hommes de troupe, qui protègent les
civils contre les exactions des polices de M. Ben Ali, héritage sécuritaire
effrayant, qu’il a laissé dans la perspective peut-être de revenir au pouvoir,
tous les jours cet appareil est en train d’être démantelé, entre autres par les
militaires. Là aussi, sans faire preuve d’un optimisme béat ni d’angélisme, il
faut croire à ce qui s’est passé durant ces folles semaines et que, comme
l’armée tunisienne est constituée de Tunisiens, elle ne peut qu’agir, mais à
partir de la place qui est la sienne.

Y a-t-il toujours des prisonniers d’opinion sous les verrous
 ?


Souhayr Belhassen : Je pense qu’il y en a encore. Et c’est le travail
des associations, des partis politiques de faire la liste très précise de tous
ceux qui ont été arrêtés durant ces dernières années. Il faut très vite, selon
les lois en vigueur, les libérer. Je dis cela car ce que nous avons vu se
passer dans les prisons de Mahdia ou Monastir, où l’une d’elles a été brûlé, où
il y a eu 44 personnes laissées sur le carreau, prouve qu’il faut traiter cette
question rapidement et avec beaucoup de rigueur.

Faut-il dissoudre, selon vous, le Rassemblement constitutionnel
démocratique (RCD), le parti de Ben Ali ?


Souhayr Belhassen : Je ne comprends pas ce terme de "dissoudre". Pour
moi, dissoudre un parti, c’est une manière liberticide d’agir, pour des
autorités. Demander au pouvoir de dissoudre un parti, c’est un peu
contradictoire. En revanche, les locaux impunément pris par le RCD,
l’implantation dans tout le pays, tout cela, je pense que c’est une tâche qui
doit être accomplie très vite, mais peut-être la laisse-t-on au nouveau
gouvernement.

Les Tunisiens ne risquent-ils pas de se cabrer en constatant que des
membres du RCD restent à des postes importants ?


Souhayr Belhassen : Ils se cabrent déjà, et à juste titre. C’est un
problème qu’il faut gérer très vite. Il faut d’abord que les ministres qui se
maintiennent vont faire une transition au maximum, mais ils doivent quitter le
gouvernement, quitte à revenir sur une base de l’existence d’un parti égal aux
autres, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs. Ce parti-Etat doit
absolument disparaître. Il y a déjà eu assez de mal de fait avec le traumatisme
du despotisme qui a été pratiqué durant ces 23 dernières années, qui doit
absolument disparaître si on veut que la société tunisienne puisse fonctionner
normalement au plan politique.

Ne craignez-vous pas que les prochaines élections courent le risque
d’être "truquées" ?


Souhayr Belhassen : C’est vraiment une question de vigilance des
Tunisiens. Si elles sont truquées, c’est que les Tunisiens, qu’ils soient dans
l’opposition, dans la société civile, qui sont maintenant acteurs et qui ont la
maîtrise de leur destin, ne se sont pas montrés à la hauteur de leur tâche.
Après cinquante ans d’indépendance, il n’y a jamais eu d’élections libres. Je
pense que vraiment les Tunisiens seront mobilisés et très vigilants pour
poursuivre la révolution qu’ils ont entreprise.

Peut-il y avoir, selon vous, un phénomène de contagion dans le monde
arabe ?


Souhayr Belhassen : Je vous réponds : "j’espère, avec
beaucoup moins de dégâts", c’est ce qui pourrait arriver de mieux au monde
arabe. A l’échelle de la Tunisie, avec ses dix millions et demi d’habitants,
cette "révolution du jasmin" est quelque chose de fondamental dans les enjeux
qui se déroulent aujourd’hui dans le monde arabe et entre l’Occident et les
autres.
Mise à jour le 8 juillet 2011
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