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Paris, Genève, Bruxelles, le 10 juillet 2003
Les avocats tunisiens bâillonnés par la décision
d’une justice aux ordres
Le 8 juillet 2003, la Cour d’Appel de Tunis a fait droit
à la demande de six avocats membres du R.C.D., parti
au pouvoir en Tunisie, visant à faire réformer
une décision prise le 2 février 2002 par le Conseil
de l’Ordre National des Avocats de Tunisie qui appelait
les avocats tunisiens à la grève générale
dans tous les Tribunaux le jeudi 7 février 2002.
Au terme d’un long feuilleton judiciaire, que nos organisations
ont suivi par l’envoi d’un observateur, M. Pierre
Lyon-Caen, avocat général à la Cour de
Cassation de France, à plusieurs audiences , la Cour
d’appel a ainsi annulé le mot d’ordre de
grève générale lancé par le Barreau,
qui visait à protester contre les nombreuses irrégularités
et violences survenues au cours du procès du porte parole
du Parti communiste ouvrier de Tunisie (PCOT), Hamma Hammami,
et de ses camarades, procès que les nombreux observateurs
internationaux présents à l’audience ont
qualifié de véritable insulte pour les droits
de la défense.
Il s’agit là d’un précédent
très inquiétant, visant très clairement
à la mise au pas d’un Barreau jugé trop
indépendant, qui se voit ainsi interdire de recourir
à la grève, seule arme réelle dont il disposait
pour défendre son statut et son rôle de vigilance
dans la défense des droits et libertés de tous
les Tunisiens. Elle porte un coup très grave à
l’autonomie et au rôle de l’institution démocratiquement
élue qui représente la voix d’une large
majorité des avocats tunisiens.
L’appel à la grève lancé par le
Conseil de l’Ordre avait été très
largement suivi, seuls les avocats connus pour leur proximité
avec le pouvoir en place ayant refusé d’y participer.
Les six avocats à l’origine de l’action
en justice soutenaient le caractère illégal de
la décision d’appel à la grève du
2 février 2002, se fondant sur l’article 62 de
la loi portant organisation de la profession d’avocats,
qui énonce les attributions du Conseil de l’Ordre
National, estimant que le Conseil de l’Ordre n’est
pas compétent pour prendre une décision appelant
à la grève.
A titre de comparaison cependant, il y a lieu de remarquer
que la loi tunisienne qui organise le statut de la magistrature
prohibe expressément, au contraire de celle qui régit
le statut des avocats « toute action concertée
de nature à arrêter ou entraver le fonctionnement
de la justice ».
D’autre part, il va de soi que le rôle premier d’un
Barreau est celui de défendre les intérêts
de ses avocats et de protéger leur intégrité,
de manière à leur permettre d’assumer le
rôle qui est le leur dans la défense des droits
et libertés, et en particulier, dans celui du droit de
chacun à un procès équitable . Cette défense
passe parfois, dans de nombreux pays démocratiques, par
la grève. Enfin, l’on peut s’interroger sur
la question de l’intérêt à agir des
demandeurs, qui n’ont nullement été empêchés
d’exercer leur profession le 7 février 2002. L’argument
selon lequel ils ne viseraient qu’à défendre
leur « droit au travail » qui aurait ainsi été
bafoué est démenti par les faits : les avocats
proches du pouvoir qui n’ont pas voulu participer au mouvement
de grève n’ont jamais été empêchés
de travailler ce jour-là.
L’ensemble de ces arguments ont été soulevés
par le Conseil de l’Ordre, mais en vain.
Face à un régime politique qui ne tolère
aucune forme de critique, le Barreau de Tunisie, riche d’une
tradition de réelle indépendance l’un des
seuls lieux où s’exprime une réelle forme
de résistance dans ce pays, au sein d’un système
judiciaire discrédité et gangrené par son
allégeance au pouvoir exécutif. La décision
prononcée ce jour par la Cour d’Appel de Tunis
vise en réalité à empêcher, au sein
du Barreau, toute nouvelle initiative visant à manifester
la réprobation des avocats quant à la manière
dont la justice traite les affaires politiquement sensibles,
ainsi qu’à disqualifier les instances dirigeantes
du Barreau, et à mettre à mal son indépendance.
Les associations soussignées assurent le Barreau tunisien
de leur solidarité, et appellent les avocats, les associations
d’avocats et les Barreaux à manifester leur soutien
à leurs confrères tunisiens dans leur lutte pour
l’affirmation et le maintien de leur indépendance. |