| 26/05/2003
Messieurs les Ministres des Affaires Etrangères,
Vous allez rencontrer le Président russe à l’occasion
du sommet UE/Russie le 31 mai 2003.
Ce sommet se déroule au moment où la Russie va
célébrer le tricentenaire de la naissance de Saint-Pétersbourg
et entend réaffirmer son ancrage sur le continent européen
et sa coopération avec les pays membres d’une Union
européenne bientôt élargie.
La FIDH souhaite tout d’abord attirer votre attention
sur les restrictions en matière de liberté de
mouvement qui accompagnent l’organisation des festivités
: mise en place d’un système de laisser-passer
qui limite et entrave les déplacements des habitants
de Saint-Pétersbourg, expulsion des réfugiés,
des sans domicile fixes et des personnes déplacées
du centre de la ville, et incitation de fait des Pétersbourgeois
à quitter la ville.
Par ailleurs, soigneusement occultée par le pouvoir
russe, sauf lorsqu’il s’agit de dénoncer
le « terrorisme international » de concert avec
les pays occidentaux, la situation des droits de l’Homme
en Tchétchénie doit impérativement figurer
à l’ordre du jour de ce sommet et les dirigeants
européens doivent prendre une position très ferme
eu égard à la poursuite des violations –
graves et massives - qui continuent d’être commises
en toute impunité depuis trois ans. En effet, sur le
terrain aucune amélioration tangible ne peut être
notée : la population civile est victime de disparitions
forcées, d’arrestations arbitraires, et de tortures
commises par les forces russes. A cette situation, s’ajoute
la perpétration d’attentats suicides qui ne fait
que renforcer un climat de terreur parmi la population.
Aussi, les Etats membres de l’Union européenne
ne peuvent continuer d’être dupes du discours des
autorités russes sur la « normalisation »
qui n’est autre qu’une mascarade.
La tenue du référendum est à cet égard
exemplaire : il a été très largement avéré
que le scrutin, sans aucune légitimité, a été
truqué. Le projet de loi d’amnistie proposé
par le Président Poutine participe de cette même
logique. Le texte prévoit une amnistie pour les combattants
tchétchènes et les forces russes ayant commis
des crimes en Tchétchénie entre le 12 décembre
1993 et le 1er août 2003 à l’exception notamment
des actes suivants : meurtres, prises d’otages, terrorisme,
vols d’armes, sabotage, attentats contre des militaires
ou des représentants des forces de l’ordre. Autant
de crimes dont sont en général accusés
ceux qui luttent contre les forces russes lesquels seront ainsi
de fait exclus de ce processus d’amnistie. En revanche,
les crimes de guerre, crimes contre l’humanité
et crimes de génocide dont sont majoritairement responsables
les forces russes ne figurent pas dans la catégorie des
crimes amnistiables. Sans justice pour les victimes des crimes
de guerre et des crimes contre l’humanité commis
en Tchétchénie, aucune solution politique viable
ne saurait être envisagée.
La stratégie actuelle conduite par les autorités
est dans la continuité des buts proclamés depuis
le début de la guerre : l'élimination de ceux
qui résistent à l'occupation militaire. Le référendum
et l’adoption de la constitution qui en a résulté
consacre le refus des autorités d’envisager une
solution négociée, politique et pacifique.
La communauté internationale qui persiste dans un soutien
de plus en plus affiché à la politique «anti-terroriste»
des autorités russes, porte une lourde responsabilité
dans l’enlisement de ce conflit et la poursuite des violations
des droits de l'Homme.
Il serait inacceptable que les autorités russes, refusant
que soit simplement mentionnée la Tchétchénie
lors des discussions du sommet, dictent aux Etats de l’Union
européenne leur ligne de conduite. Ce silence serait
d’autant plus inadmissible que les autorités russes
dans le cadre du partenariat EU/Russie se sont engagées
à respecter les droits de l’Homme et le droit humanitaire.
En outre, à l’aune du tournant historique de l’élargissement
de l’UE - pour la première fois les 10 futurs membres
seront présents au sommet - un tel silence constituerait
un signal inquiétant quant à la mise en œuvre
de la nouvelle stratégie de l’UE vis à vis
de ses futurs voisins. Définie dans la communication
« Europe élargie – voisinage », cette
nouvelle approche vise entre autre à « renforcer
les efforts de promotion des droits de l’Homme ».
Si l’UE entend vraiment établir des relations
de coopération avec la Russie, cette démarche
ne peut se faire alors que ce conflit d’une violence extrême
continue de se dérouler : l’UE doit au contraire
mettre tout son poids pour proposer d’être au centre
d’un dispositif de négociation pour une résolution
durable de ce conflit. Il en va de l’avenir de l’Europe
et de sa propre sécurité. Il en va aussi de l’avenir
politique de l’UE et de sa capacité à peser
sur le cours des événements en Europe même
et au-delà, de sa capacité à consacrer
le respect des droits de l’Homme comme fondement des sociétés
démocratiques. |