| Paris, le 12 août 2003
La FIDH a pris acte de l’adoption par l’Assemblée
nationale le mercredi 6 août 2003 de la Loi d’amnistie.
La loi, prise en conformité avec les Accords de Marcoussis
conclus entre les forces politiques ivoiriennes le 24 janvier
2003, exonère de toute responsabilité tout civil
ou militaire impliqué de près ou de loin dans
des «infractions contre la sûreté de l’Etat»,
commises entre le 17 septembre 2000 et le 19 septembre 2002.
En revanche, la loi ne s’applique ni «aux infractions
économiques», ni aux «violations graves des
droits de l’homme et du droit international humanitaire».
La loi devrait permettre le démarrage du désarmement
et de la démobilisation ou de l’intégration
des forces des anciens belligérants dans une future armée
nationale.
La FIDH souhaite rappeler à cette occasion les obligations
du gouvernement de transition et du Conseil de sécurité
de l’Organisation des Nations unies concernant le volet
« droits de l’Homme » des Accords de Marcoussis.
Si l’empressement des autorités ivoiriennes pour
adopter la loi d’amnistie est manifeste, la mise en œuvre
des dispositions qui concernent l’établissement
d’une commission internationale d’enquête
et le jugement des auteurs des crimes les plus graves ne semble
pas recevoir la même attention.
Le Conseil de sécurité faisant sien les Accords
de Marcoussis (Résolution 1464 du Conseil de sécurité,
4 février 2003), condamnait « les graves violations
des droits de l’Homme et du droit international humanitaire
intervenues en Côte d’Ivoire depuis le 19 septembre
2002 », et soulignait la « nécessité
de traduire en justice les responsables ». Les Accords
prévoient à cet effet, sur demande du gouvernement
de réconciliation nationale, la création d'une
commission internationale qui « diligentera des enquêtes
et établira les faits sur toute l'étendue du territoire
national ».
La FIDH insiste sur le fait que la Mission des Nations unies
en Côte d’Ivoire, MINUCI, mise en place en mai 2003
par le Conseil de sécurité, n’a pas reçu
le mandat expresse d’exercer une telle fonction. Il est
donc urgent, pour lutter contre l’impunité des
crimes les plus graves et ainsi concourir à la prévention
de nouveaux crimes, de mettre en place cette Commission indépendante
et de faire en sorte que toutes les forces politiques du pays
coopèrent pleinement avec les enquêteurs.
La FIDH apporte toutefois certaines réserves et commentaires
quant aux suites judiciaires à donner au rapport de la
Commission telles qu’abordées par les Accords de
Marcoussis. Les Accords stipulent dans un premier temps que
« le gouvernement de réconciliation nationale déterminera
ce qui doit être porté devant la justice pour faire
cesser l'impunité ». Cette démarche est
contraire à l’indépendance de la justice
et prive les victimes d’un recours effectif devant la
justice ivoirienne, garantie par les instruments internationaux
et régionaux de protection des droits humains comme le
Pacte international relatif aux droits civils et politiques
et la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples.
La faculté de poursuite par les victimes et le juge,
devant les juridictions nationales, avant, pendant et après
la réalisation du rapport par la Commission d’enquête
est d’autant plus importante que celle-ci ne se focalisera
vraisemblablement que sur les violations graves du droit international
des droits de l’Homme et du droit international humanitaire.
Les Accords de Marcoussis prévoient également
que les auteurs d'exécutions sommaires sur l'ensemble
du territoire « devront être traduits devant la
justice pénale internationale ». La FIDH rappelle
à cet effet que la Côte d’Ivoire n’a
toujours pas ratifié le Statut de la Cour pénale
internationale (CPI), pourtant susceptible de connaître
des crimes d’exécutions sommaires s’ils peuvent
être qualifiés de crimes de guerre ou de crimes
contre l’humanité. Et, si elle venait à
le faire dans les jours à venir, la Cour n’ayant
en principe pas de compétence rétroactive, elle
ne pourrait juger des crimes commis avant la date de la ratification.
Ainsi, tout en appelant à la ratification et à
l’adaptation en droit interne du Statut de la CPI, la
FIDH demande aux autorités ivoiriennes de faire une déclaration
au titre de l’article 12.3 du Statut de la Cour afin que
celle-ci puisse exercer sa compétence pour les crimes
commis depuis son entrée en vigueur en juillet 2002.
Persuadée que sans justice, il ne peut y avoir de paix
durable en Côte d’Ivoire, la FIDH recommande :
Au Conseil de Sécurité :
- De mettre en place, sur demande du gouvernement ivoirien,
une commission d’enquête internationale, indépendante,
chargée de faire un rapport sur les graves violations
des droits de l’homme et du droit international humanitaire
intervenues en Côte d’Ivoire depuis le 19 septembre
2002 ;
Au Gouvernement de réconciliation nationale :
- De ratifier le Statut de la CPI ;
- De présenter à l’assemblée nationale
un projet de loi d’adaptation en droit interne du Statut
de la CPI concernant la coopération avec la Cour, la
définition des crimes et les principes généraux
du droit international pénal ;
- Sur base du rapport de la Commission internationale d’enquête,
de saisir le procureur de la CPI, conformément à
l’article 12.3 du Statut de la Cour ;
Aux différentes forces politiques :
- D’appliquer pleinement et sans délai l’Accord
de Linas-Marcoussis, comme le souligne la Résolution
1479 (2003) adoptée le 12 mai 2003 par le Conseil de
Sécurité.
|