Berezina
et moisson de misère à la Commission des droits de
l'homme
La 58eme session se conclut par un chèque en blanc pour les
oppresseurs.
Paris - Genève, le 26 avril 2002
La Commission
des droits de l'Homme vient d'achever une session chaotique, au
cours de laquelle les témoins directs des violations des
droits de l'homme, à savoir les ONG indépendantes
et les mécanismes d'enquête de la Commission ont vu
leur temps de parole limité à peau de chagrin, parfois
supprimé. Le prétexte éternel du surcoût
financier ne trompe personne. Les Etats membres de la Commission
se sont ainsi dispensés de leurs témoignages et analyses.
Les victimes ont été muselées. Désormais,
à la Commission les Etats sont les seuls juges des violations
dont ils se rendent coupables. L'article 1.3 de la Charte des Nations
unies qui fait du respect des droits de l'Homme l'un des objectifs
essentiels de l'Organisation et de ses membres a bon dos.
Cette session
s'achève sur la même note amère qui a suivi
son déroulement : pour les droits de l'Homme, une berezina.
Un projet de résolution présenté par le Mexique
et soutenu par l'Union européenne demandait à la Haut
commissaire de faire rapport sur les violations des droits de l'Homme
constatées dans la lutte contre le terrorisme. Cette idée
faisait suite à l'appel urgent lancé par cinq ONG
indépendantes de droits de l'Homme (Amnesty, Cairo Institute
for Human Rights, la CIJ, la FIDH et Human Rights Watch) à
la communauté internationale, de faire front face aux dérives
multiples et pratiques excessives dans le cadre des législations
et mesures anti-terroristes. Cette préoccupation avait été
reprise par la Haut Commissaire et constituait le thème central
du discours de Kofi Annan devant la Commission. Contrecarrés
par les Etats-Unis, l'Organisation de la Conférence islamique
menée par l'Algérie, et l'Inde, les co-sponsors ont
retiré le projet in extremis aujourd'hui, ayant failli dans
leurs tentatives de négociation. La tragédie du 11
septembre et ses suites anti-terroristes avaient confirmé,
s'il en était besoin, l'urgence et la nécessité
pour la Commission d'affirmer l'impératif du respect des
droits de l'Homme. La Commission cette année n'a rien fait
de plus que l'année dernière !
De la même
manière, en ce qui concerne les débats sur des situations,
la session se conclut par une moisson de misère pour les
victimes, un chèque en blanc pour les oppresseurs. Les votes
sur les résolutions par pays ont permis des rejets sans précédent.
La situation des droits de l'Homme en Iran, en Tchétchénie,
au Zimbabwe, et en Guinée équatoriale portant les
allégations de violations des droits de l'Homme parmi les
plus préoccupantes à travers le monde, ont été
délibérément rejetées. La situation
en Chine n'a même pas été inscrite à
l'ordre du jour : aucun texte n'a été déposé,
ni par les Etats-Unis, ni par l'Union européenne, ni par
aucun autre Etat membre de la Commission, signe de leur frilosité
combattre les violations des droits de l'Homme dans cet Etat également.
Par un savant
jeu de pressions politiques, les Etats auteurs des plus graves violations
des droits de l'Homme ont réussi à mobiliser autour
d'eux pour parer quasiment systématiquement, toute initiative
visant à condamner la situation des droits de l'Homme dans
un pays donné, à l'exception de la situation au Moyen
Orient. Leur campagne savamment orchestrée accusait toute
tentative d'examen de la situation d'un pays de démarche
sélective, biaisée, et attentatoire au " développement
" de ce pays. L'impératif de la lutte contre le terrorisme,
prônée par les Américains et avec eux nombre
d'Etats y compris occidentaux a en réalité également
justifié un blanc-seing aux auteurs de violations des droits
de l'Homme commises par exemple en Tchétchénie.
Cette session
confirme que les Etats auteurs des plus graves violations des droits
de l'Homme ont désormais achevé de prendre possession
de l'ultime et principal organe de défense des droits de
l'Homme des Nations unies. Il n'est désormais plus qu'une
plate-forme pour les porte-parole des régimes autoritaires
ou liberticides d'Algérie, d'Arabie Saoudite, de Chine, de
Libye, Cuba, Syrie, Fédération de Russie, d'Iran,
d'Iraq, du Soudan, etc.
Quasiment
seuls les textes consensuels, obtenant le soutien des Etats violateurs,
semblent être assurés d'être adoptés.
Les " dialogues politiques " développés
à cet effet entre l'Union européenne et plusieurs
des pays, censés permettre une évaluation ouverte
et franche de la situation des droits de l'Homme ont montré
leurs limites. Leurs résultats sont extrêmement décevants,
comme en témoignent les résolutions sur la Colombie,
la Birmanie ou la République démocratique du Congo.
Ils n'aboutissent qu'à une évaluation extrêmement
faible de la situation et à des recommandations timorées.
L'Union européenne
a failli à son engagement, pourtant affirmé avec force
dans la décision du Conseil Affaires générales
du 11 mars 2002, de promouvoir prioritairement lors de cette session
le " devoir permanent de tous les Etats de protéger
et promouvoir les droits de l'Homme " en particulier dans le
contexte de la lutte anti-terroriste.
Certains parmi
les Etats d'Amérique latine ont eu des attitudes particulièrement
critiquables et controversées. Ainsi du Chili, du Guatemala,
de l'Uruguay et du Brésil, qui n'ont apporté leur
soutien aux résolutions que de manière irrégulière,
en fonction de considérations politiques et non d'une évaluation
de la situation des droits de l'Homme.
Le groupe
africain s'est distingué par des positions auto-protectrices
au nom d'une solidarité régionale à visées
exclusivement politiques.
Le groupe
Asie a brillé par son acharnement contre toute évaluation
indépendante de la situation des droits de l'Homme - à
l'exception notable dans certaines occasions de la Thaïlande,
du Japon et de la République de Corée - notamment
lorsqu'il s'est agi de museler les voix indépendantes de
la société civile.
S'agissant
des résolutions thématiques, plusieurs avancées
méritent toutefois d'être saluées. Ainsi de
l'adoption du Protocole additionnel à la Convention contre
la Torture, qui permettra, s'il est ratifié, des visites
impromptues dans les centres de détention et commissariats
de police. Un groupe de travail a été mis en place
pour adopter un projet d'instrument normatif sur les disparitions
forcées. Les droits économiques sociaux et culturels
ne gardent qu'une place moindre dans ce bilan. Si un rapporteur
sur le droit à la santé va pouvoir être désigné,
le débat sur la justiciabilité des droits économiques
sociaux et culturels est encore repoussé.
Mais dans
le contexte de cette session, ces rares points positifs sont autant
de cache-misère. Au terme des ces six semaines de Commission,
malgré la déception, la FIDH n'en est que plus déterminée
à mener bataille pour que la voix des victimes soit entendue,
et qu'il soit effectivement répondu à la répression
qu'elles subissent.