| Paris,
le 13 septembre 2002
Du 29 août
au 6 septembre 2002, la FIDH, en partenariat avec Civil Liberties
Organisation (CLO), son organisation membre au Nigeria, a mené
une mission d'enquête au Nigeria avec pour mandat d'examiner
les conséquences de l'application de la loi de la Sharia
en matière pénale dans certains Etats du Nord
du pays et d'analyser l'état d'avancement de l'intégration
en droit interne du Statut de la Cour pénale internationale
(CPI).
La mission,
composée de Silvija Panovic Duric (Yougoslavie), Magdi
El Naim (Soudan) et Maina Kiai (Kenya), s'est rendue à
Lagos, dans les Etats de Kaduna et Zamfara et dans le territoire
de la capitale fédérale d'Abuja. Les chargés
de missions ont rencontré des membres du gouvernement
fédéral et des gouvernement locaux, des ONG ainsi
que des représentants d'organisations de la société
civile nigériane.
Les recommandations
et analyses préliminaires des chargés de mission,
qui seront détaillées dans un rapport à
venir, sont les suivantes :
Sur l'application
de la Sharia :
1. L'application
de la Sharia (droit musulman) n'est pas un fait nouveau au Nigeria
mais remonte dans le domaine du statut personnel à la
fin des années 50. Depuis l'année 2000, dans certains
Etats du Nord, l'application de la Sharia en matière
pénale a légitimement engendré une grande
émotion dans la société civile nigériane.
Les discussions sur la Sharia au Nigeria devraient être
menées dans un esprit serein de dialogue entre les partisans
de son application en matière pénale et ceux qui
y sont opposés. La plupart des personnes rencontrées
par les chargés de mission, principalement celles issues
de la société civile, ont mis en exergue le besoin
de promouvoir entre les deux camps un dialogue calme et responsable
en se référant de façon effective à
l'universalité des normes internationales de protection
des droits de l'Homme et aux principes démocratiques.
2. Dans
la mesure où la Sharia régit les relations entre
les personnes qui appartiennent aux communautés musulmanes,
elle pourrait être appréhendée comme une
des "lois coutumières" du Nigeria. La possibilité
pour chaque individu et communauté de choisir son système
juridique de référence doit nécessairement
s'exercer dans le respect des disposition de la Constitution
nigériane et des normes universelles des instruments
internationaux de protection des droits de l'Homme.
3. Depuis l'application de la Sharia en matière pénale,
certaines décisions judiciaires ont porté condamnation
à la peine de mort par lapidation et à d'autres
châtiments corporels (Hudud) : l'amputation de membres
et la flagellation. La FIDH dénonce le prononcé
et l'application de ces peines qui violent les instruments internationaux
de protection des droits de l'Homme, y compris la Charte africaine
des droits de l'Homme et des Peuples, mais aussi la Constitution
nigériane.
4. La FIDH
accueille favorablement l'engagement pris par le gouvernement
de l'Etat de Kaduna par la voix de son Vice-Gouverneur, d'interdire
toute condamnation à des peines se référant
au Hudud. La FIDH appelle la communauté nationale et
internationale à contrôler le respect des engagements
pris par l'Etat de Kaduna.
5. La FIDH
condamne tout particulièrement l'application de la Sharia
en matière pénale sur les non musulmans vivant
dans les Etats du Nord concernés. La peur et l'incertitude
ont poussé certaines personnes à émigrer
vers d'autres Etats. Des entrepreneurs ont été
contraints de fermer leur commerce. Les femmes ont été
particulièrement visées par une discrimination,
notamment dans les transports publics et le logement s'agissant
des femmes seules.
6. La FIDH
recommande une formation aux droits de l'Homme pour les présidents
des juridictions de la Sharia, particulièrement pour
les premiers degrés de juridiction.
7. La FIDH
recommande la mise en place d'enquêtes de terrain et d'une
réflexion au sein de la communauté internationale
sur les conséquences de l'application de la Sharia au
Nigeria. Elle recommande en particulier à la Rapporteure
spéciale des Nations unies sur les violences contre les
femmes et à la Rapporteure spéciale de la Commission
africaine des droits de l'Homme et des peuples sur les Droits
de la Femme en Afrique de se rendre au Nigeria.
8. La FIDH
appelle par ailleurs les autorités nigérianes
à donner une réponse positive à la demande
de visiter le Nigeria formulée par le Rapporteur spécial
des Nations unies sur la liberté de religion.
Sur la Cour
pénale internationale
1 La FIDH
salue la ratification le 27 septembre 2001 par le Nigeria du
Statut de la CPI.
2 Considérant l'obligation faite par la Constitution
nigériane d'intégrer en droit interne les traités
internationaux pour permettre leur application effective, la
FIDH demande à la Présidence et au Parlement d'engager
conjointement la procédure d'adaptation dans le droit
pénal nigérian du Statut de la CPI.
3 La FIDH encourage la Coalition nigériane pour la CPI
récemment créée ainsi que la société
civile à participer aux débats législatifs
sur la CPI et à sensibiliser le gouvernement et l'opinion
publique sur l'importance de la CPI et de l'adaptation de son
Statut en droit interne.
4 La CPI est l'un des instruments majeurs de la lutte contre
l'impunité des crimes les plus graves. Au Nigeria, la
Commission d'Enquête sur les Violations des Droits de
l'Homme (le Panel Oputa) qui s'intéresse au problème
de l'impunité a récemment achevé son mandat
et rendu son rapport au Président de la République.
La FIDH souhaite vivement que ce rapport soit intégralement
rendu public ; cela pourrait permettre d'établir la responsabilité
pénale des auteurs présumés de violations
des droits de l'Homme.
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