| Paris,
5 novembre 2002
Depuis 1993,
dans l'indifférence absolue de l'opinion mondiale, quarante-trois
condamnés à mort ont été exécutés
au Japon. Deux autres détenus ont été pendus
le 18 septembre dernier et cinquante-six autres condamnés
attendent depuis des années une exécution qui
peut survenir à tout moment.
Une telle
situation, indigne d'une démocratie moderne, a amené
le Conseil de l'Europe à envisager de retirer au Japon
le statut d'Observateur, possibilité qui avait déjà
été examiné pour les Etats-Unis.
C'est ainsi que la FIDH, dans le cadre des enquêtes qu'elle
a décidé d'entreprendre sur la peine de mort dans
le monde, a envoyé une mission au Japon : Sharon HOM,
Avocate au Barreau de NEW YORK, Professeur de Droit à
luniversité de New York et Managing Director de
Human Rights in China, Etienne JAUDEL, Avocat au Barreau de
PARIS, Ancien Secrétaire Général de la
FIDH, actuellement chargé de mission auprès du
Bureau International de la FIDH et Richard WILD, membre des
sociétés britanniques, euroépenne et américaines
de Criminologie, professeur de Criminologie à l'Université
de Keel en Grande-Bretagne,ont ainsi séjourné
à Tokyo du 13 au 21 octobre.
Les experts
de la FIDH ont rencontré plus de 55 personnes, dont des
membres de la Fédération des Barreaux japonais,
des professeurs de Droit, des parlementaires, des représentants
des autorités japonaises, des journalistes, de nombreuses
ONG ainsi que des familles de condamnés à mort
et des membres de lassociation nationale de soutien des
victimes. Ils ont été reçus par l'Ambassadeur
de France.
Les ministres
japonais concernés n'ont pas accepté de recevoir
la mission de la FIDH s'est entretenue avec des fonctionnaires
du Ministère de la Justice, du Bureau of Corrections
et de la National Police Agency. Elle n'a pas davantage été
autorisée à visiter le quartier des condamnés
à mort du centre de détention de TOKYO et a simplement
été autorisée à rencontrer le directeur
de la prison et son équipe.
Un rapport
de mission complet sera bientôt publié par la FIDH.
Voici quelques observations préliminaires et sujets de
préoccupations tirés des entretiens et données
collectées par la mission :
1
Les chances pour que la peine de mort soit abolie dans un future
proches sont quasiment inexistantes. La proposition de loi en
ce sens, qui sera déposée à la prochaine
session de la Diète par un groupe de 122 parlementaires,
n'a, de l'avis général, aucune chance d'être
adoptée. Elle s'accompagne pourtant de la création
d'une peine de perpétuité, assortie d'une période
de sûreté de 30 ans, et de la possibilité
d'indemniser substantiellement les victimes, ce qui n'est pas
le cas à ce jour.
Lopinion
publique japonaise est semble-t-il encore favorable à
la peine de mort pour les crimes les plus graves, tel l'attentat
au gaz sarin du métro de TOKYO en 1995 dont neuf des
responsables ont été condamnés à
mort, le dernier l'ayant été le 11 octobre 2002.
Selon Madame
MORIYAMA, Ministre de la Justice, qui a ordonné les deux
dernières exécutions, il s'agit d'une «tradition
culturelle » de la société japonaise. De
façon significative, la Fédération des
barreaux japonais elle-même n'a pu se mettre d'accord
pour soutenir le projet de loi de moratoire sur la peine de
mort. Les autorités japonaises ne semblent guère,
de ce fait, sensibles à la menace de sanction du Conseil
de l'Europe.
La seule
chance réside dans la proposition d'un moratoire de deux
ans pour les exécutions présentés par les
mêmes parlementaires abolitionnistes et qui recevra peut-être
le soutien du Barreau japonais.
2- En dépit
de progrès considérables dans l'assistance judiciaire
gratuite, grâce aux initiatives des Barreaux japonais,
les condamnés ne bénéficient pas au Japon
de « procès équitables, au sens de l'article
10 de la Déclaration universelle des droits de l'Homme.
Le maintien
du système de la garde à vue pendant vingt-trois
jours dans les cellules des Commissariats de Police (DAYO KANGOKU)
sans accès à un avocat, contre lequel la FIDH
a déjà protesté en 1989, permet aux autorités
d'exercer des pressions inadmissibles afin d'obtenir l'aveu
des personnes soupçonnées de crimes ou de délits.
Or, ces aveux sont systématiquement retenus par les Tribunaux,
même s'ils sont alors déniés par leurs auteurs.
On constate ainsi que plus de 98 % des personnes poursuivies
sont condamnées, leur chance d'acquittementétant
donc insignifiante, après un long passage dans les cellules
des Commissariats.
C'est ainsi que plusieurs condamnés à mort ont
fini par être relachés, après avoir passé
des décennies dans les couloirs de la mort, tel Monsieur
SAKAE MENDA, qui a vécu trente-quatre ans en prison avant
d'être acquitté après s'être pourvu
six fois en appel.
La condition
des détenus des couloirs de la mort au Japon constitue
une forme de torture qui devrait indigner l'opinion mondiale.
Ces derniers, outre la censure prolongée, la limitation
très stricte des contacts avec la famille et le monde
extérieur ainsi que l'isolement, ne sont en effet avisés
de leur exécution qu'au moment même où on
les conduit à la potence. Ils vivent ainsi, pendant des
années, dans la terreur renouvelée chaque jour
d'être extraits de leurs cellule pour être pendus.
« On ne s'y habitue jamais ! », a dit Monsieur Menda.
Selon le
Directeur de la Prison de TOKYO, trente et un condamnés
à mort vivent en ce moment dans cette angoisse constante.
Douze sont là depuis au moins douze ans et cinq depuis
plus de quinze ans.
On conçoit
que l'Administration Pénitentiaire prête une «
attention particulière » à la situation
mentale de ces condamnés soumis à une telle tension
en permanence. Afin d'éviter toute tentative de suicide,
ils sont dans des cellules individuelles où la lumière
n'est jamais éteinte et où certains sont en permanence
épiés par des caméras. Ils passent ainsi
vingt-trois heures trente par jour dans une solitude absolue,
interdiction leur étant faite de communiquer les uns
avec les autres. Leur seul contact avec l'extérieur est
la visite de leur famille qui n'est elle-même avisée
de l'exécution de leur proche qu'en apprenant que sa
dépouille est désormais à leur disposition.
Aucun parlementaire,
aucun journaliste n'a pu rencontrer ces suppliciés, pas
plus que les représentants de la FIDH qui l'ont vainement
sollicité. Le Secrétaire Général
du Conseil de l'Europe, en visite au Japon, s'était lui-même
vu opposer un tel refus.
La FIDH
en appelle aux Organismes Internationaux et à l'opinion
mondiale pour faire cesser ce qui constitue un « traitement
cruel, inhumain et dégradant », prohibé
par l'article 5 de la déclaration Universelle des Droits
de l'Homme.
En particulier,
la FIDH appelle le Japon à prendre en compte les appels
du Conseil de l'Europe, dans sa résolution 1253 sur l'abolition
de la peine de mort dans le pays.
Un Rapport
d'Enquête sur la peine de mort au Japon sera publié
par la FIDH dans les semaines à venir.
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